Voyage…!

C’était un lundi, avec la semaine reprenait le combat sur tous ces fronts qui depuis 

quelques mois faisaient ma vie, à quinze heures une journée s’achevait avant que n’en reprenne une autre moins d’une heure plus tard, j’étais assis à ma terrasse favorite transformée en avant poste du champs de bataille qu’est devenue une place éventrée par des travaux. Le ciel était gris et doux, il flottait une atmosphère bizarrement éthérée qui semblait envelopper et étouffer les mitraillages des marteaux piqueurs et le roulement des chenilles des pelleteuses, le bruit était infernal et pourtant sur cette place meurtrie de tranchées, enserrée de grillages régnait le silence…!

Un silence bruyant, mais un silence. Assis, à demi anesthésié par une de ces nuits sans sommeil qui peuplent mes crépuscules, j’écoutais ce vacarme étrangement muet et emporté par cet envoutant chant du vide, mon esprit se libérait des tourments qui d’habitude l’assaillent…Des images venaient à moi comme autant de wagons de ces trains fantomes qui inlassablement parcourent les plaines de nos vies. Je me laissais faire, je me laissais aller à cette atmosphère sans couleur, douce amère et pensais à ce temps qui passe sur lequel j’avais écrit la veille, je m’interrogeais sur tous ces paradis perdus qui émaillent une existence, vestiges oniriques et pourtant si palpables de ces heures, de ces lieux, de ces etres qui ont fait nos vies…!

Assis face à un chantier, le regard un peu vague posé sur ce qui devenait un tableau urbain, envouté par ce curieux tintamarre ouaté, peu à peu je m’évadais d’une discussion qui ne me parlait plus, elle semblait s’éloigner, s’évanouir, s’éparpiller, se perdre dans cet assourdissant concert feutré et je me laissait prendre au piège du temps, le temps qui passe venait de me prendre par le bras et sans résister je le suivais me livrant à sa triste indolence. Je ne savais pas où nous allions alors que la barricade devenait un écran sur lequel défilaient maintenant de vertes prairies, des forets et des lacs, des autoroutes, des routes, elles me happaient pendant que dans un coin, Xavier Grall ressurgissant de vieilles lectures depuis bien longtemps oubliées, faisait découvrir à Kérouac ses ancestrales terres Bretonnes. J’étais pris, le temps qui passe m’emportait doucement, je le voyais déjà me déposer aux portes du pire, du plus doux et du plus cruel de ses pièges, le souvenir et puis…!

Les pelleteuses pelletaient, les minutes fuyaient pendant qu’un café refroidissait et moi je voyageais…1914 sonnait au clocher d’une église, depuis des mois l’orage menaçait, il venait d’éclater, le tocsin parcourait les campagnes, interrompait les moissons d’un mois d’Aout, du dernier mois d’Aout…C’était le milieu de l’après midi et les cloches de tous les villages de France se mettaient à se parler, à se répondre dans le meme triste chant, au son de ce glas qui ne finissait pas, qui ne finirait pas pendant quatre ans, instantanément le travail cessait, les hommes éparpillés laissaient là outils, charrettes et parfois meme chevaux, de toutes les maisons, des lavoirs sortaient les femmes et les enfants cessaient leurs courses, immédiatement la vie s’était figée, l’appel était là, ce temps suspendu depuis le mois de Juin retombait brusquement dans la chaleur d’Aout, cette fois ça y était, la guerre…!

Un murmure dans mon dos se mettait à évoquer le triste destin d’un front de mer Marocain qui perdait son authenticité, la seconde d’après le meme murmure se mettait à éructer que s’y aventurer sans un 4×4 doté de pare buffles tenait de la naiveté, j’aime les cons, mais ma tete ne se tournait pas…J’entrais dans un village quand suivant les cloches, le tambour, à son tour entrait dans la partie, se mettait à battre, quittant la mairie et remontant la rue pleine de poussière, devant ces portes qui s’ouvraient les unes après les autres, le garde champetre annonçait à tous qu’il fallait se rassembler, il l’annonçait à une foule qui savait déjà, qui déjà rassemblée n’était ni désespérée ni dans l’hystérie de la fleur au fusil, elle s’interrogeait, simplement grave et résignée…!

Le temps d’écraser une cigarette j’invitais le murmure qui derrière moi persistait à aller se perdre dans le haut Atlas et je repartais…Mon regard se posait sur un enfant de huit ans, debout devant l’église, là où plus tard s’érigerait un monument…Aux morts…, entouré de ses frères et soeurs, en compagnie de sa mère il regardait et écoutait cette interrogation et cet abattement qui se diffusait de l’un à l’autre, il regardait son village, il regardait ces visages familiers, il écoutait ces mots dits dans une langue qui était la sienne, son monde, son univers étaient là, ce jour, à cette heure il devait encore les croire éternels…!

Une tape sur l’épaule, mes yeux quittaient le vague et je répondais mollement au salut, le voyage était toujours en moi…Posé au milieu de cette foule dont je ne parvenais à imaginer que je ne comprenais pas les mots, j’étais toujours avec cet enfant de huit ans dont les yeux se levaient sur ces adultes que sans doute pour la première fois il voyait affolés, j’étais avec lui, avec les questions qui devaient le parcourir quand il vit ces hommes qui pour la première fois de leur vie venaient d’arreter de travailler et qui ne travailleront plus durant quatre années oublier les querelles cléricales des années Combes et se mettre à faire la queue devant l’église pour se faire confesser…!

Lui aussi savait, bien sur, l’école de la république, l’école née de l’autre, de l’autre guerre, de la dernière défaite lui disait tous les jours, depuis plus de trente ans elle faisait de tous ses élèves de parfaits petits soldats, elle avait meme été crée pour ça et pour dire à ces enfants issus de tant de terroirs, de cultures, de langues différentes qu’ils étaient un et que leurs ancetres étaient Gaulois, pour en faire les soldats d’une guerre à venir…La victoire en chantant nous ouvre la barrière, le chant du départ…Il le connaissait, forcément, comme il savait pour la guerre, c’était le jour alors ils partaient…Mais que pouvait il comprendre, lui qui peut etre, suivant les traces de son père déja disparu, se voyait déja sabotier…?

Sentait il déjà confusément en lui que plus rien ne serait comme avant, sentait il devant ce spectacle que ce jour était le dernier, qu’en une minute venait de basculer l’Histoire, qu’en une minute un village, une culture, une civilisation, une langue, des métiers vieux de tant de siècles venaient d’etre balayés, cette résignation, cette tristesse qui emplissait les esprits, s’étalait sur cette place, devant cette église et qui était si loin des chants guerriers, vengeurs et héroiques de son école, lui disait elle déja qu’il était un des premiers orphelins d’un monde ? Ressentait il que ce glas qui à trois heures de l’après midi avait arreté le temps faisait tout à la fois de lui le dernier témoin des temps anciens et le premier explorateur des temps nouveaux…?

Se doutait il alors que se préparaient déjà les premiers bagages, alors que les papiers militaires ressortaient des armoires, que les gendarmes quittaient les bourgs pour porter les premiers ordres de mobilisation, que dans les gares se formaient les trains, que chauffaient déja les locomotives, devant ce spectacle, ses yeux d’enfant voyaient ils ces signes que confusément les adultes ressentaient en eux, ces yeux pouvaient ils se douter que quelques années après, poussé à la fois par les blessures de ce village rendu exsangue et par les récits de ceux qui « avaient vu », il serait l’un des premiers à partir, à tenter l’aventure de cet exode que bien plus tard on appellerait rural…?

Un camion emportait les gravats de mon champs de bataille d’opérette quand le beffroi de la ville se mit à sonner la demi, le rideau tombait sur l’écran qui redevenait palissade et je descendais du train, en une seconde un siècle venait de me traverser, en payant mon café je souriais à la serveuse et me levais en allumant une cigarette, la place désertée me semblait moins vide, la ouate de l’air n’était plus, le monde était reparti et moi heureux de ce voyage je repartais dans ma vie, la rue était belle, sur le parking marronniers et platanes frémissaient, une part de ce que je suis venait de me retrouver, de me dire des mots, de m’apaiser, par delà le temps, je venais de rencontrer mon grand père…!

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