Quand une folie en rencontre une autre, Emma 2.0

 

LES MOTS…

 

Le premier mot, quel avait été le premier mot ? Ce mot, ce mot de rien, ce mot forcément banal qu’ils avaient échangé, ce mot qui pourtant avait résonné différemment, il ne s’en rappelait plus, c’était en septembre, un soir comme un autre, gris et insignifiant, en rentrant il avait machinalement consulté ses messages sur cette plateforme de rencontres à laquelle entre humour et scepticisme il avait confié son destin…

Ce soir-là, ils étaient six messages à l’attendre, six destins possibles…Les parcourant vaguement il s’arrêta sur celui d’une certaine Emma b200, le ton était un peu trop élogieux pour un premier message mais les mots résonnaient d’une façon douce, simple et bienveillante à laquelle il fut sensible. Il avait été rédigé à 6h30 du matin…Sa techno paranoïa se réveilla…S’imaginant une aventurière du net perdue dans les fuseaux horaires ou le délire d’une esseulée insomniaque au bout de sa nuit, il la voyait presque, avachie sur un coin de table, hallucinée, échevelée et épuisée par sa maraude virtuelle, il supprima le message, quitta le site pour sa revue de presse du soir.

L’actualité défilait, les premiers ministres déclamaient leur amour aux entreprises mais la musique de ces quelques mots ne pouvait le quitter, il retourna sur le site, restaura le message et partit à la découverte du profil qui lui sembla bien vide…Un pseudo, pas d’annonce, pas de photo, des gouts et des rêves qui étaient ceux de tout le monde, seules se détachaient trois passions : l’écriture, la photo et le sport automobile…Une insomniaque tenant un volant d’une main et un stylo de l’autre, belle photo… !

Une esseulée qui du fond de ses nuits sans sommeil parcourait le cyber espace voulant ramener dans ses filets de l’intellectuel le plus sophistiqué au bourrin le plus macho, dans le fond du désespoir il faut voir large…Un beau cas… !

Et pourtant, ce profil il ne pouvait se résoudre à le quitter, il ne disait rien, ne dévoilait rien mais il se mit à lui parler…L’écriture et l’automobile, l’immobilité et le mouvement, la réflexion et la course, la lenteur et la vitesse, deux moyens de transports, de fuite, deux bulles aussi dans lesquelles on peut se réfugier, se sentir en sécurité et en danger…Il y devinait un sens, il n’y voyait plus un appât à imbécile mais l’esquisse peut être inconsciente d’un portrait !

L’image de la femme tenant un volant d’une main et un stylo de l’autre lui revint, il sourit différemment, sans savoir pourquoi il la trouva touchante…Pour la première fois à travers l’artifice d’un écran et trois mots il venait de la ressentir…Il ne pouvait pas encore le savoir, tout comme il ne pouvait pas deviner que tout était là…Que ces trois mots la contenaient en entier…Non, il ne pouvait pas le savoir… !

Alors il répondit, il était toujours dans le sentiment d’une légèreté vaguement ironique, les mots venaient habituels et mécaniques, je vous remercie bla bla, votre message bla bla, vos mots flatteurs bla bla…Et le quotidien reprit, il retourna à sa revue de presse, à son rythme paisible et confortable et il n’y pensa plus.

Ce fut vers 21h, il finissait de diner quand l’alarme de la messagerie retentit, le distrayant de sa crème brulée, c’était elle qui venait de lui répondre, immédiatement il fut attiré par le ton, ouvert et souriant, les mots étaient simples mais choisis, elle était encore trop dans la proximité, la quasi confidence mais il émanait de la lettre une justesse, une simplicité et une chaleur charmantes…

Pas plus qu’il ne remarqua la sensation de chaleur et de bien -être qui venaient de l’envahir, ni le sourire qui venait de se dessiner sur ses lèvres, il ne remarqua que l’insomniaque esseulée venait de disparaitre au profit d’une autre dont le portrait commençait à s’esquisser, elle était agréable, vivante, énergique, bien dans sa vie, ouverte chaleureuse et sensible, peut-être un peu trop rêveuse…

Il se releva et partit vers la cuisine, les mains dans la vaisselle il ne pouvait s’empêcher de relire mentalement ces quelques mots, banaux mais qui ne cessaient de se promener dans son esprit, leur musique à la fois douce et déjà enivrante lui apportait une gaité à laquelle il n’était plus habitué, posant enfin le verre qu’il était en train d’essuyer depuis deux bonnes minutes, il décida de lui répondre, de poursuivre la correspondance…Là, à cet instant dans une cuisine, entre le bord d’un évier et une table, ils venaient de naitre…

Là, un soir de septembre, dans la banalité et l’artificialité d’une plateforme de rencontre, deux destins venaient de se rejoindre, sans s’en rendre compte ni même peut être le vouloir, deux anti héros sortis d’on ne sait quel roman venaient de se prendre par la main…Ils venaient de se dire les premiers mots, l’histoire pouvait commencer… !

Quand il se mit à écrire, une surprise l’attendait, un enthousiasme et une simplicité inhabituels le dispensèrent de ses artificielles et mécaniques circonvolutions, les mots venaient les uns après les autres, coulant de source avec une facilité, une souplesse et une légèreté qui l’interrogèrent, comme si ses défenses, sa sinistre retenue tombaient…Il se rendait compte qu’il était juste content de lui écrire, heureux déjà de partager des mots avec celle qui pourtant lui était encore inconnue…

En quelques minutes, la réponse était là, claire, limpide, à la lecture il ressentit déjà une forme de familiarité, d’évidence, l’envie de la tutoyer, de l’appeler par son prénom, Emma…Elle habitait une petite ville à 70 kms de la sienne et réussissait l’exploit de mener de front trois activités toutes plus exigeantes les unes que les autres, à la fois élue locale, journaliste et s’investissant dans le secteur médico-social, fonctions qu’elle devait articuler avec l’éducation de sa fille et une vie familiale elle aussi assez intense…

Impressionné et emporté par le sentiment de sincérité et de confiance qui émanaient des messages d’Emma, il répondit dans la foulée, il lui parla de ses activités en partie si proches des siennes, de sa vie si pleine à la fois de plaisirs et d’épisodes difficiles, il se confia même sur cette longue période qu’il venait de traverser, ces dix années où s’engageant à corps perdu pour autrui il avait renoncé à toute vie propre et s’était coupé du monde…

A peine le message fut il parti qu’il s’effraya de son audace…Comment allait elle recevoir une telle vie ? Allait-elle seulement répondre ? Dix minutes, les plus longues de sa vie, il fallut dix minutes pour qu’un message s’affiche sur son écran, il n’osa pas l’ouvrir tout de suite anxieux d’y découvrir ce qu’il ne pouvait voir que comme une fin de non-recevoir…Mais non !

La réponse était généreuse, ouverte et bienveillante exempte de tout apitoiement et pleine d’énergie, d’humour et de volontarisme, c’était Emma…Ils se donnèrent rendez-vous pour le lendemain, refermant l’ordinateur il se sentait léger, bercé par une douce euphorie sans se rendre tout à fait compte que déjà quelque chose en lui venait de changer, son sentiment de solitude venait de se dissiper…

Qu’elles étaient loin sa méfiance et son ironie du début de soirée, qu’il était loin le début de soirée…De 18h45 à 23h, sa vie venait de basculer, il le sentait, bien sûr il était encore trop tôt pour mettre un mot sur ce sentiment, mais il le savait, quelque chose venait de se bouleverser en lui, il n’était plus tout à fait le même…Pour la première fois depuis bien longtemps, il eut envie de se coucher de bonne heure… !

Le lendemain matin, dès son réveil, sa pensée l’emmena vers cette encore inconnue, cette Emma qui le temps d’une soirée lui avait fait quitter ce sentiment de vide qui collait à sa vie, une vie certes confortable, active, organisée, une vie que quelques amis et un reliquat de famille parvenaient à égayer, mais une vie dont le sentiment de viduité lui donnait parfois la nausée…

Ce matin-là, parcourant l’espace de cette maison trop grande, de la salle de bains à la cuisine, il ne se sentait plus seul, moins vide…

Pourquoi ces messages, pourquoi elle… ? Il ne le savait pas, il avait évidemment eu d’autres messages, d’autres correspondantes, il avait déjà été amusé, séduit, attiré, distrait ou troublé, mais cette sensation de chaleur, de proximité immédiate et naturelle, cette bizarre, douce et toute simple harmonie qui semblaient être entrées en lui par l’intermédiaire de ces messages, l’émotion était inédite… ! Il ne chercha pas à expliquer cette sensation, il était déjà tellement agréable d’en profiter… !

Au moment de partir, vérifiant comme chaque matin sa messagerie, il y découvrit un message d’Emma, rédigé vers 6h30…Il eut presque honte de sa méfiance de la veille, son insomniaque perdue et esseulée était simplement le contraire, une femme active ! Quelques mots joyeux et souriants pour lui souhaiter une bonne journée, si son corps endurci avait encore été capable de produire des larmes, il en aurait pleuré…Ce matin-là, sur la route il se dit que parfois l’aube contenait bel et bien des promesses… !

Et la vie continua…

Très vite ils se tutoyèrent, échangèrent leurs photos, Emma ressemblait à ses mots, à son ton, belle, simple décontractée, une élégance naturelle qui n’avait pas besoin d’artifices, un sourire d’où n’éclataient que joie, chaleur et bienveillance et un petit je ne sais quoi dans la pose et le regard qui lui ajoutaient une part de mystère…

Il flottait…Les journées, bercées par les messages d’Emma lui paraissaient moins longues, empreintes d’une vitalité qu’il croyait disparue à tout jamais, il se sentait porté, non pas encore par un sentiment mais par cette sensation de ne plus être seul au milieu de sa vie, ce contact, pourtant lointain, virtuel porté par la chaleur et la sensibilité d’une encore quasi inconnue lui apportait plus que ses propres amis, peut être justement à cause de cet éloignement qui créait une « gratuité » dans ces rapports qu’il entretenait avec elle, une vérité, une complicité…Ils étaient deux dans un dialogue qui n’appartenait qu’à eux, qui était en dehors de leurs vies, qui les apaisaient de leurs vies, il le dirait plus tard, ils étaient des plages… !

Dès que venait le soir ils se retrouvaient, les soirées n’étaient plus consacrées qu’à la correspondance, dès que le contact reprenait le poids de la journée disparaissait, en tête à tête au travers de leurs écrans ils se disaient tout, parlant de leurs journée, de leurs vies, de leurs sentiments, de leurs visions du monde, de mot en mot, de sourire en sourire, de confidence en confidence une confiance naissait dans cette sincérité qu’ils partageaient, chaque jour, le lien se tissait, chaque jour un peu plus fort.

Emma souvent lui parlait de cette addiction qu’elle éprouvait pour ces échanges, il n’avait de cesse de la refreiner mais lui aussi savait bien que ce qu’il ressentait était de l’ordre du besoin…

Oui il avait besoin de ces messages, de sentir Emma dans sa vie, de savoir que quelque part, au-delà de sa réalité quotidienne elle était là finissant par tout savoir de lui comme lui avait l’impression de tout connaitre d’elle, sans les faux semblants, les poses et les artifices qu’imposent la proximité et la vie sociale, il avait l’impression que paradoxalement c’était l’éloignement qui créait cette si précieuse complicité, cette aisance et cette simplicité dans ce lien si spécial qui s’était tissé entre eux.

Au fur et à mesure que le temps passait, l’image qu’il se faisait d’elle se faisait plus précise, il l’imaginait dans son univers, tournoyant dans un emploi du temps qui semblait infini, déployant son énergie qui paraissait inépuisable sans jamais quitter ce courage, cette volonté, cette positivité et cette humanité qui étaient admirables. Parfois, au détour de quelques mots il ressentait aussi une lassitude, une mélancolie qui, si elles savaient se dissimuler sous le masque de l’humour n’en étaient pas moins là…

Bien sûr, le moment n’était pas encore arrivé pour eux de dévoiler l’entier de leurs vies, leurs failles et leurs peines profondes mais il ressentait parfois en elle une solitude, une fragilité qu’il ne pouvait définir mais l’émotion qui l’étreignait alors, le troublait, lui faisant prendre conscience de la profondeur et de la vérité de ce lien qui s’était établi entre eux…Un jour, dans la conversation, de manière spontanée elle lui proposa de découvrir son univers, de la rejoindre à une manifestation culturelle qu’elle couvrait pour son journal, en même temps que son visage s’illumina, la réponse vint en lui, oui !

Il répondit non…

Il avait une telle tristesse en lui après ces années…Ces années de lutte qui l’avaient amené à une sorte de renoncement affectif et social, ne voyant et ne vivant plus que pour le combat qu’il avait eu à mener. Alors, ces réflexes de vie qu’il avait perdus, cette apparence rigide et froide qui était devenue la sienne, tout cela lui faisait peur, il ne voulait pas la perdre avant même de l’avoir rencontrée, il lui fallait encore du temps pour lui expliquer, faire passer la vérité de son être dans les mots, la préparer à la vision de ce qu’il était devenu, tenter qu’elle puisse faire le lien entre ses mots qui étaient peut être dans leur liberté la seule chose qui lui restait de lui-même et ce qu’elle verrait si un jour…Une apparence presque spectrale !

Et n’y alla pas mais cette spontanéité de son esprit à répondre oui le troubla, Emma l’avait porté à dire oui comme ça, à un rendez-vous vers l’inconnu, elle venait de lui redonner l’envie de franchir une frontière !

Elle, ce lien qui l’attachait à elle, il le troublait de plus en plus, il lui faisait peur et en même temps l’attirait de façon plus pressante, ce lien qui lui avait redonné le gout de la vie, qui lui redonnait chaque jour un peu plus le désir d’exister, l’envie de se dépasser à nouveau, il sentait qu’il fallait qu’il l’accepte pour ce qu’il était… ! Il ne se sentait pas encore prêt à dire les mots, encore trop engourdi, trop engoncé qu’il était dans cette vie trop petite…

Le destin se mit alors à parler…

C’était un jeudi soir, en rentrant il ouvrit l’ordinateur, rien…Le noir, la batterie avait lâché visiblement en même temps que le câble d’alimentation, au-delà de l’étrangeté de l’incident, il fut privé de communications jusqu’au samedi midi…

Il vécut deux jours d’angoisse, il devait se passer d’Emma mais surtout, il s’imaginait son étonnement, ses questions, son inquiétude devant ce brusque et apparent mutisme, il s’inquiétait d’abord pour elle, il a commencé à savoir…

Le samedi midi, son ordinateur enfin muni d’une nouvelle batterie le contact put reprendre, il vit d’abord sur son écran tous ces messages d’abord joyeux, puis incrédules, puis inquiets, puis tristes laissés par Emma et restés sans réponse depuis deux jours, une émotion lui serra la poitrine et ce qui lui monta aux yeux, furent bel et bien des larmes…

Aussitôt, il rédigea un message et attendit, tournant en rond autour de la table pendant une demi-heure et enfin une réponse arriva, il se sentit tellement ému, tellement heureux que là il a su… !

Il ne pouvait plus et il ne voulait plus refuser l’évidence de ce qui était bel et bien un sentiment, oui il avait bel et bien rencontré quelqu’un qui était dans sa vie, qui était indispensable à sa vie…Quelqu’un qu’il aimait, d’amour, d’amitié, sa réflexion n’osait pas encore s’aventurer sur les chemins de telles questions, mais une chose était sure, il l’aimait !

Il osa le mot et sa peur disparut…

Il voulait se donner tout entier à ce qui depuis plus d’un mois le faisait se sentir à nouveau vivant, lui avait rendu la joie, l’envie, se donner tout entier à ce qu’il ne pouvait encore qualifier que d’amitié pour Emma, se donner entier à elle… !

Elle dont la vitalité et l’énergie lui avaient rendu la vie, elle dont la sensibilité, l’humanité des mots le charmaient, elle dont la légèreté, l’humour et la chaleur du ton le séduisaient, elle dont l’image l’envoutait, elle enfin dont la bienveillance, la simplicité, l’attachement mais aussi ces fragilités parfois entrevues l’émouvaient.

Il le sentait, il le savait ce samedi en début d’après-midi, le moment était venu, il fallait faire un pas, franchir une frontière, dépasser le cadre rassurant mais fermé du site, aller vers le risque et dépasser la peur et les questions, aller de l’avant, oser être juste un homme qui va vers la femme qu’il aime…

Se jetant sur l’ordinateur, il rédigea un message et y inscrivit son numéro de téléphone mais la crainte de la perdre qu’il avait éprouvé quelques semaines auparavant fut la plus forte, si son apparence était spectrale, sa voix elle aussi était devenue lente et d’outre-tombe… ! Il se rabattit sur l’idée d’un réseau social, elle n’y était pas,  mais cette certitude était toujours en lui, plus forte que jamais, le cap devait être franchi, l’artificialité du site dépassée !

Dès le lendemain il le lui dit, en en même temps qu’il lui faisait part de ses craintes…Là encore, la spontanéité, le naturel, l’enthousiasme d’Emma firent le reste, dès la soirée du dimanche ils échangeaient leurs numéros de téléphone, aussitôt il eut le réflexe de l’appeler, sa gorge qui se noua l’en empêcha, il dut se contenter d’un sms qu’il rédigea les doigts tremblants d’émotion, il ne contenait que ces mots bêtes, ces mots énormes et beaux : Bonne nuit Emma ! Au moment de l’envoyer sa gorge se noua à nouveau, il savait que plus rien ne serait comme avant, pour le meilleur ou pour le pire, il décida de ne plus jamais penser qu’au meilleur…

Un lundi, il était une heure du matin, la réponse d’Emma arriva, toute aussi simple, les mêmes mots : Bonne nuit…Ils venaient d’entrer dans le monde, ils n’étaient plus deux complices dans une bulle virtuelle, ils existaient, ils venaient de rentrer dans leurs vies !

Ce soir-là quand il se coucha il ressentit pour la première fois cette impression de revenir à lui-même, de se retrouver…Pour la première fois depuis une dizaine d’années, il se sentait juste être un homme.

Dès le début de la matinée de ce lundi ils s’échangèrent leurs sourires, ils s’accompagnèrent dans les étapes de leurs journées, partagèrent leurs impressions, leurs sentiments dans l’immédiateté et le temps réel, le site n’était plus, les pseudos et les forums n’étaient plus, ils étaient deux personnes de chair et de sang dans le tourbillon du monde…

La sonnerie du téléphone changea de nature et le téléphone lui-même devint un ami, il était ce qui le reliait à Emma, la seule qui avait su lui donner envie de s’ouvrir, lui donner l’envie d’un attachement, celle qui à cette heure et sans qu’il en soit totalement conscient, était celle dont il se sentait le plus proche au monde.

S’ils se retrouvaient encore sur le site, les messages étaient différents, plus brefs, plus verbaux davantage axés sur leur actualité et leurs sentiments…Plus brefs, plus rapides mais en même temps plus denses, plus intenses, peu à peu leurs mots cessaient d’être des mots, ils devenaient des paroles…Ce qu’ils perdaient en qualité littéraire, ils le gagnaient en proximité, en intimité, en quelques jours le temps s’était accéléré, ils ne s’écrivaient plus, ils se parlaient, ils avançaient l’un vers l’autre, de plus en plus vite…Et ils ne s’étaient toujours pas parlé… !

Il le désirait, chaque jour, l’envie était là, entendre sa voix, lui parler enfin, mais là aussi il avait peur de lui, peur de ce que ces trois dernières années avaient fait de lui, ces années d’une après-guerre qui l’avaient laissé au sol…Elle savait tout de lui, connaissait toute sa vie, sa valeur, ses réussites et ses fiertés comme ses difficultés…

Ces dix années où s’investissant jusqu’au bout de lui-même il avait fini par se perdre de vue, par oublier jusqu’au gout, jusqu’au désir de ce qui fait le sel de la vie…Ses difficultés nées de ce handicap verbal qu’il avait en lui depuis toujours, ce handicap, sorte de vitre entre lui et le monde qui avait toujours été sa faiblesse mais qui lui avait en même temps toujours donné cette envie et cette force pour se dépasser lui-même… !

Ces difficultés, elles les avaient acceptées, les avaient comprises, elle avait cette valeur humaine unique, il le savait et avait une totale confiance en elle, mais…Savoir, comprendre est une chose, vivre en est une autre, comment allait elle réagir, physiquement, à ce ton morne et bas, à ce qui ne pourrait être rien d’autre qu’un maladroit balbutiement… ? Perdu entre peur et désir, chaque jour il hésitait, chaque jour il reculait et pourtant il le savait, le cap du verbe devait être franchi, il fallait lui parler, aller vers elle, lui dire… !

 

 

RACONTER

 

 

Le destin se mit à nouveau à parler…

C’était un vendredi soir, le soir d’Halloween, il n’était pas rentré chez lui, piégé par un apéritif dinatoire organisé dans le voisinage en ce jour de fête et ne put donc être là pour leur traditionnel rendez-vous de début de soirée…Il était 20h, il s’évertuait à entretenir une passionnante discussion sur les taxes foncières tout en essayant de se débarrasser du gout de mauvaise margarine du petit four au jambon qu’il venait d’ingurgiter quand le téléphone sonna, machinalement il coupa la communication sans même sortir le téléphone de sa poche, ne le prenant qu’au son de l’annonce d’un message vocal et là, il vit que c’était elle…La soirée était finie, sa voix était là, à portée de main et il discutait des taxes et de l’éclairage urbain récalcitrant cette année-là… !

L’entendre, être au calme et l’entendre…Il prétexta un rendez-vous téléphonique imaginaire avec un aïeul tout aussi imaginaire à 21h et parvint à s’éclipser, parcourant les 50 mètres qui le séparaient de sa maison presque en courant…La rue, les escaliers, la porte, le couloir, aller chercher les messages dans ce téléphone qui ne veut pas se laisser manipuler par une main tremblante d’émotion et l’entendre…Enfin… !

« Salut c’est moi ! Voilà je me lance, maintenant tu as un avantage sur moi, tu connais ma voix, pas moi, j’espère qu’elle te t’étonne pas trop […], tu n’étais pas là ce soir alors je me suis lancée, je suis […], ne te sens pas obligé de rappeler, on a tout le temps, je serais de retour […], on s’écrit en fin de soirée, ok ? allez tchao, je t’embrasse. »

Si le premier mot avait disparu de sa mémoire, jamais il n’oublierait ces premières paroles qu’il se repassa au moins cinq fois, toujours debout au milieu du hall d’entrée, ces paroles qui lui allèrent au cœur, ces paroles qui restèrent en lui, toujours il se souviendrait de cette voix chaude, chaleureuse, directe, à la sophistication charmante qui ce soir-là lui rendit encore un peu plus de son âme, encore un peu plus de sa confiance, cette voix qui ressemblait tant aux mots, cette voix qui lui assurait qu’il ne s’était pas trompé, que ses sentiments lui disaient la vérité, cette voix qui comme tout en elle était unique, cette voix c’était elle, c’était Emma !

Il n’avait plus peur, de rien et surtout plus de lui-même, de son handicap ou de quoi que ce soit, il était serein et heureux, il traversa la soirée sans s’en rendre compte et quand vint l’heure de reprendre contact, il se contenta d’un message de deux mots : je t’appelle !

Et il fit le numéro et elle décrocha, il parla, ou plutôt, il plongea dans le vide et…A sa surprise, comme lors des premiers mots, les premières paroles coulèrent de source, immédiates, spontanées et naturelles…Son cœur battait à se rompre, il arpentait toutes les pièces de la maison en ayant l’impression que s’il s’arrêtait il allait tomber mais il parlait, il lui parlait et elle lui répondait de sa voix si chaleureuse et riante, il ne pouvait toujours pas s’assoir mais son ton se posait, ses paroles s’enchainaient, parfois trop vite se perdant dans un inaudible balbutiement et s’achevant dans un blanc, elle riait et il repartait presque à l’aise, il souriait, enfin elle était là…Il était simplement heureux, tremblant, en sueur, frisant l’infarctus mais heureux !

Ils se dirent tout, ils finirent de s’apprendre l’un l’autre dans un enthousiasme libératoire et restèrent ainsi pendant plus de deux heures à se découvrir pendant cette nuit de Toussaint qu’en raccrochant, ivre d’avoir tant parlé et du bonheur qui l’illuminait, lui évoquait plutôt une nuit de Noel… !

…Et le récit s’arrêta, le narrateur cessa d’être un narrateur, au milieu d’une phrase le narrateur s’effondra et l’homme se prit la tête dans les mains pour chialer comme une merde.

Les grandes histoires sont belles, les grandes histoires sont fortes, les grandes histoires sont dures, un samedi matin beau et froid du début d’un mois de février, un auteur est assis devant son ordinateur, nostalgique mais sur de lui il écrit, il écrit quand il se met à se souvenir de ce qu’aurait dû être ce samedi et là, subitement, il s’arrête et il pense…Il est rattrapé par ce qu’il est, un homme, un être d’émotions qui ne peut plus, qui ne sait plus ni comment ni pourquoi raconter ce qui lui fait trop mal et qu’il ne reconnait plus.

Il n’y a plus d’histoire, de personnages, de héros, d’Emma, il y a un homme qui a aimé une femme, une femme qui l’a aimé, une femme avec laquelle il n’y a même pas eu de véritable rupture, une femme avec laquelle il avait tant partagé qui a juste semblé disparaitre…Un homme seul face à une incompréhension qui le dévore, face à un vide, un manque qui le déchire, il y a un homme et un jour, le jour où entre le chaos…Ce jour-là, vous ne reconnaissez plus rien, ni votre amour, ni celle que vous avez aimé, ni vous-même, ce jour-là, vous n’êtes plus !

Vous avez vécu la magie, un tourbillon de sentiments exaltants et vous vous retrouvez à devoir faire face au plus douloureux et cruel naufrage de votre vie…Vous avez partagé des moments inoubliables avec une femme unique et précieuse qui vous a ramené à la vie, qui vous a tout apporté, à laquelle vous vouliez offrir un récit, rendre un hommage plus que mérité et vous vous retrouvez face au chaos d’une situation malsaine qui s’enfonce jour après jour dans l’incohérence et l’incompréhension par la faute de chacun, par la faute de personne, tous les sentiments se mélangent, les volontés s’épuisent jusqu’à ce que tout se brouille, jusqu’à finir par s’effondrer et vous avec !

Et maintenant, vous êtes là, amorphe, épuisé, abattu, vous n’avez plus la force ni l’envie de sortir, vous lever ou vous laver. Vous ne gérez plus rien, les factures s’amoncellent, menaçantes, les rendez-vous et vos obligations sautent, vous ne ressentez plus la moindre envie ni même le moindre besoin d’y faire face, plus rien n’a de sens, le monde est mort !

Après huit années d’absence, l’alcool redevient votre meilleure amie, le bordel, la crasse, la merde s’accumulent dans un chaos au milieu duquel vous n’êtes plus qu’une errance…Indifférent à tout, aux autres, à vous-même…Une idée, une seule tourne sans cesse, occupant tout l’espace de votre esprit, plus vous tentez de la chasser, plus elle revient, omniprésente, omnipotente, elle est partout, sous forme de questions, de souvenirs, de réflexions, dans les objets, dans la maison, dans la voiture, tout devient prétexte…Jusqu’à la nausée, jusqu’à la douleur physique, jusqu’au malaise !

Vous ne faites que ça et pourtant vous ne pouvez plus penser, tout se perd, se mélange dans le vertige d’une valse infernale, une heure dans une douloureuse nostalgie, une heure dans un vain et fol espoir, l’heure d’après dans le dépit et la rancœur et ça se retourne et ça recommence, ça ne cesse jamais, le vertige ne s’arrête jamais…Alors, à son tour revient l’angoisse…!

Patiemment elle s’empare à nouveau de vous comme aux pires heures, vous croyiez l’avoir apprivoisée, elle était juste endormie, tapie silencieuse au fond de vous-même et elle se réveille, d’abord timidement, puis poussant quelques cris et enfin, victorieuse, elle revient s’emparer de votre corps, votre flanc gauche redevient engourdi et douloureux, votre poitrine semble à nouveau rétrécir et s’oppresse, votre gorge se renoue et la nausée, cette nausée qui ne vous quitte plus accompagne les moindres secondes de ce qui vous reste de vie…Le seul répit vient du rejet, de l’expression sarcastique d’une haine, d’un mépris feints et artificiels…Dans cette hystérie malsaine le corps parvient un peu à se détendre, un répit qui ne fait que vous dégouter un peu plus de vous-même, vous culpabilise et vous entraine à chaque fois un peu plus dans l’infernale et morbide spirale…

La paix ! Vous ne voulez plus que la paix, peu importe laquelle, celle du sommeil, des médicaments, d’une balle, mais la paix que cela se finisse !

Vous le saviez pourtant il ne fallait pas !

Il ne fallait pas prendre le risque de l’investissement affectif, il était fini le temps des aventures, le temps de la légèreté, claustré dans la survie on ne s’aventure pas sur les montagnes russes de l’existence…Le plus anodin des échecs pouvait être la porte d’entrée de la pire des décompensations… ! Et pourtant ce n’était pas la première fois, à chaque fois vous aviez su vous arrêter à temps, là non…Le destin avait tout mis en place pour vous prendre au piège, le chemin était tracé, comment ne pas l’emprunter ? Il était si beau !

Et toujours il a tenu ses promesses, à chaque question, à chaque doute la réponse est venue sous la forme d’une affinité, d’une complicité de ton, d’une coïncidence de lieu, de temps ou de vie, à chaque fois vos défenses ont été battues en brèche.

Au contraire, plus l’histoire avançait et plus l’évidence se précisait, au-delà de l’amour naissant cette rencontre n’était pas de l’ordre du simple ludique, vous étiez là, vous étiez deux, deux êtres humains qui venaient de se trouver, le risque à chaque fois est devenu une chance…La chance de faire revenir l’espoir, le bonheur et l’amour dans une vie que l’on voyait finie, la question s’est imposée et si c’était vrai… ? Et si c’était elle ?

Et vous lui avez parlé…

Sa voix était belle, claire, chaude, le ton était fluide, sophistiqué, franc et léger, dès la première conversation, vous dont le rapport au téléphone était devenu quasi phobique, vous êtes resté deux heures avec elle, sans blancs, quasiment sans bafouiller, elle libérait votre parole comme elle avait libéré vos mots, avec la même spontanéité, le même naturel, la même chaleur…Un soir votre chaudière tombe en panne elle vous accompagne, vous détend et reste avec vous au téléphone jusqu’à deux heures du matin, quelle aventurière perdrait son temps à ça… ?

Et le lien s’approfondissait, s’affinait, vous avez partagé vos secrets, vos drames et à chaque fois vous étiez plus proches l’un de l’autre, la confiance était totale, tout pouvait se dire, tout pouvait s’entendre, la complicité tant intellectuelle qu’émotionnelle qui était en vous deux se renforçait, le désir lui-même osait s’exprimer, un univers intime prenait forme, vos doutes s’amenuisaient, de plus en plus vous osiez le mot, ce mot si rare dans votre vie et si vous l’aimiez ?

Et vous l’avez vue…

Le jour était arrivé, le cœur battant vous longiez ce bâtiment, ce bâtiment qui quelques heures après serait le témoin de votre première étreinte…Ce bâtiment au coin duquel se dévoilait cette esplanade où pour la première fois vous deviez la rencontrer, 5 mètres, 3 mètres, votre cœur s’accélérait encore et le débouché de la place était là, comme la frontière entre la coulisse et la scène, vous vous êtes lancé, l’espace, l’air, la lumière et elle…Elle que tout de suite vous avez reconnue, elle était de dos mais c’était elle, vous la connaissiez déjà tellement…Et immédiatement vous avez su !

Elle était là, en bas de la place près de la statue, souriante et à l’aise, son téléphone à la main, elle était belle, vive et élégante, vous l’avez rejoint, son sourire a été large et instinctif, vous, vous avez fait ce que vous avez pu…Mais l’élan fut immédiat, naturel, instinctif et évident…Il y avait eu les mots, il y avait eu les paroles, là elle était devant vous, toujours la même, elle était ses mots, elle était ses paroles, ses mots et ses paroles étaient elle, unique et précieuse, Emma ! Ensemble, vous avez descendu la rue, vos pas se sont immédiatement synchronisés, vous vous êtes arrêtés, regardés, physiquement elle possédait tous ces détails ni fréquents ni évidents qui depuis toujours vous charmaient…!

Le destin, une fois encore semblait vous dire, c’est elle, celle que vous attendiez depuis trente ans…Cet après-midi-là elle semblait être devant vous… ! Vos derniers remparts étaient détruits, ce n’était plus une question, c’était une affirmation, ce n’était plus un risque, c’était une chance…La chance, la dernière d’une vie peut-être, la chance d’aimer !

Cette impression était en vous, cette impression forgée par le destin d’être en face de cette rencontre spontanée, hors de la facilité sociale, cette rencontre que l’on attend toute une vie, celle de la femme qu’on aime avec toute la beauté et la puissance que peut revêtir ce mot, cette impression, cette certitude qui vient du plus profond de l’être, comment même un mort vivant averti peut-il lui résister ?

On continue vous demanda elle ? On continue ! Vous êtes-vous entendu lui répondre alors que pour la première fois vous serriez sa main dans la vôtre, la main de celle que, maintenant vous en étiez sur vous aimiez.

Et puis vint la vie…

Le temps s’accéléra, vous étiez là, juste vous deux, seuls au monde, seuls dans le monde, toutes les promesses semblaient tenues, de moments de complicité joyeuse et hilare en interminables et riches discussions où vos deux regards plongés l’un dans l’autre avaient tant de choses à se dire, de moments de contemplation où vos mains serrées l’une dans l’autre en disaient plus que toute la poésie du monde en rendez-vous palpitants, de rendez-vous en excursions, d’excursions en weekend ends où même le froid, le gris du ciel et les Japonais devenaient romantiques, vous découvriez son univers, elle découvrait le vôtre et toujours la magie était là, votre étrange mais si belle magie…

Ce ne furent que des instants de complicité, d’harmonie où la densité fusionnelle s’exprimait à travers cette évidence tranquille qui n’appartenait qu’à vous. Comme dit presque la chanson, la vie laissait éclater sa joie dans cette émotion qui vous étreignait parfois tous les deux jusqu’aux larmes, dans le rire, les rêves partagés, les promesses encore plus belles, les projets d’instants encore plus radieux, la sensualité joyeuse et troublante qui ne vous quittait pas…Il flottait en permanence dans l’air un parfum exaltant d’évidence et de fusion, jusque dans le détail de vos secrets intimes le destin semblait vous avoir permis de découvrir votre graal !

La vérité se révélait telle qu’attendue…Deux êtres humains s’étaient bel et bien trouvés, à la fois très proches et très différents, ne restait plus qu’à creuser le sillon qui permettrait à cette vérité de s’exprimer…Une voie difficile pour chacun de vous mais tellement belle et motivante, le chemin, ce chemin qui semblait tracé par le destin, paraissait être à la hauteur de ses promesses… !  Mais la vérité et la beauté des sentiments est une chose, la vie en est une autre, il y a aimer et pouvoir aimer, aimer et pouvoir être aimé…Et un triste matin tout se brouilla et brusquement tout s’arrêta… !

Et voilà…Voilà comment cette fois vous n’avez pas su vous arrêter à temps, cerné à la fois par le plus fort des amours et ces éléments d’une évidence mis en place par un destin dont on ne saura jamais s’il a fait ce qu’il a pu ou s’il était pervers…Voilà comment une femme avec les meilleures des intentions est venue réveiller un mort vivant au corps épuisé, malade, handicapé, l’obligeant à ressusciter, lui laissant croire pendant quelques mois qu’il pouvait encore être un homme, encore être aimé…L’aimant ou aimant quelque chose en lui qui devait tenir d’un idéal, un idéal qui ne pouvait tenir que le temps d’un rêve !

Et vous ne pouvez même pas lui en vouloir, tout cassé que vous étiez vous avez fait un choix, vous étiez responsable de vous-même, conscient de tous les risques…Vous avez été berné par le destin, ce destin qui aura tout fait pour vous donner la foi en une histoire, en une femme, pour rendre le chemin inévitable et faire de vous la victime consentante de ce qui en d’autres temps n’aurait été qu’un moment de vie, une aventure douce-amère, mais qui dans ce qu’était devenue votre vie a été un inatteignable rai de lumière fébrilement aperçu du fond de votre tombe durant le bref instant où la magie d’une femme est venue desceller et bouger la dalle.

Et pourtant vous l’aimez cette histoire, vous l’aimez son héroïne, durant un temps elle vous a aimé avec cette passion, de cette façon entière qui n’appartient qu’à elle, elle vous a permis de vivre une dernière fois, elle vous a permis d’aimer, de ressentir encore une fois cette plénitude du don de soi, cette énergie unique que donne l’espoir, elle vous a donné son âme, son corps, sa vérité dans les limites de ce que sa personnalité lui permettait d’assumer, mais elle vous l’a donné et ce don était absolument magique parce qu’elle était absolument magique, fragile sans doute mais magique… !

Vous l’aimez, oui, vous aimez ce qui vous a tué !

Vous aimez…Votre crime, vous êtes en suspension dans ce qui vous reste de monde, sans force, sans identité, avec cette impression de n’être rien, votre univers a explosé, vous êtes massacré, éparpillé parce que vous avez aimé, vous avez eu cette indécente audace de croire que vous aviez encore le droit d’exister après ces années de combat qui vous avaient transformées pour le meilleur et pour le pire, ces années qui si elles vous avaient donné une force, une maturité et une stabilité sur le fond, avaient détruit votre légèreté, elles vous avaient blindé…!

C’est fort un char d’assaut, mais c’est laid et con, ça ne s’aime pas un char d’assaut aussi beau soit le pilote caché dans sa tourelle…Ce pilote qui a beau crier, frapper sur les parois métalliques de son blindage, crever à petit feu asphyxié dans sa tourelle aux verrous bloqués, on ne l’entend pas, on ne voit que la carcasse froide du char, incapable d’imaginer la chaleur, la vie et l’enthousiasme emprisonnées dans cette masse lourde et rigide, alors de guerre lasse, halluciné par le manque d’air, la faim et la soif de vivre, il abandonne et se laisse mourir, vous en êtes là…!

Alors, comment continuer ?

Continuer à vous raconter, à raconter cette romance qui vous voit comme un homme libre, cet homme que vous avez cru être redevenu durant ces quelques mois, cette romance qui dès que son héroïne a rouvert les yeux a été votre peloton d’exécution… ? Et raconter quoi… ? Raconter la beauté, l’amour, la beauté exaltante d’Emma ou la vérité triste d’une Bovary 2.0… ? Rien, ne plus rien raconter, abandonner ce narrateur qui n’a plus de forces, plus de raisons d’être, refermer ce livre qui ne sera jamais écrit parce que même lui n’existe pas et se contenter d’être un homme face à son destin, face à la douleur et à la vie, après tout elle sait parfois être créative…

 

 

DU ROMAN A LA VIE…

 

 

J’étais effondré, fatigué, anéanti, en proie à tous les doutes et au milieu d’un récit, de ce qui devait être un roman, j’ai tout lâché, revenu à ce qui après ces mois de bonheur et d’espoir ne pouvait plus m’apparaitre que comme un néant, mon néant…Faire de la vie un récit devenait impossible, elle m’avait rattrapée…Je devais l’écrire, dire les étapes de ce chemin que j’avais parcouru vers l’abyme !

Il fallait que je me délivre de tout ça, du poids de cette histoire, de cette révolution psychique et émotionnelle qui s’est produite en moi en à peine deux mois, où pour la première fois depuis quinze ans j’ai permis à quelqu’un de rentrer dans ma vie, de rentrer en moi, une révolution où jour après jour j’ai lutté contre moi-même, mes habitudes, mes réflexes, mon handicap verbal…J’ai souffert physiquement et psychiquement pour me réadapter à l’altérité, au mouvement, au retour du corps, au désir et même à la joie…Une douleur magnifique, exaltante, volontaire vécue par amour et pour l’amour d’une personne qui était devenue mon horizon, mais une douleur !

Cette révolution a réussi, un jour j’ai retrouvé le repos du corps, la décontraction de l’esprit, ma voix, mes burnes, même une partie de ma confiance et de mon sérieux étaient revenus…La confiance et le sérieux, les deux derniers obstacles à franchir dans cette reconquête de mon être… ! Bref, un jour je me suis reconnu, prêt enfin à lui offrir, cette vie dont elle me faisait le don depuis plusieurs mois déjà avec une patience et une passion qui semblaient infinies face aux balbutiements crispés de ma renaissance.

Mon âme était pleine de vie et d’envie, elle était là et moi, enfin j’étais là aussi, encore incomplet certes mais là ! J’avais le monde entre mes mains, je prenais sa main, nous avions le monde entre nos mains alors que sur le bord d’une falaise nous regardions vers le même horizon, avec en nous la même volonté d’explorer tous les océans de la vie…Et cet état magnifique a duré huit jours… !

Un jour d’hiver, d’une aube à un midi elle s’est enfermé en elle, elle s’est perdue dans les brumes d’un canal, je la regardais, je la voyais se perdre, sombrer en ses tourments…Je le savais et je suis resté là ne trouvant pas ou n’osant pas les mots…Ce jour-là je savais que si je repartais je ne la reverrais plus…Et je suis parti…Un après-midi surréaliste, une nuit d’insomnie, un mail distant qui malgré ses précautions pour ne pas paraitre trop froid vous fracasse le cœur et l’âme et voilà, c’était fini !

J’étais là, dans le vide et le silence, face à une incompréhension qui me dévorait les tripes. Et vint le reste, ma lutte désespérée, le manque, l’épuisement du corps et de l’esprit, un vain rebondissement, le vertige, les mots fous, le remords, la culpabilité d’avoir blessé avec ces mots la seule femme au monde qui m’ai offert un tel amour, une telle magie, la seule femme au monde que j’ai vraiment aimé !

Puis vinrent la douleur physique, l’angoisse, l’impression que les murs sur lesquels ma tête se cognait indéfiniment devenaient réels, la nécessité que cela cesse, l’idée sombre qui nuit après nuit fait son chemin jusqu’à être là un dimanche matin quand en même temps que le réveil arrive une nausée, la noirceur devient concrète, la sensation d’un vide, d’un trou en soi, de n’être qu’un trou, un trou dans lequel il faut se laisser aspirer pour ne plus être cette plaie douloureuse, finir, en finir, se finir…Maintenant !

Et le mot se transforme en acte…J’étais assis dans le lit tremblant et halluciné, fixant le mur et j’ai sauté vers l’armoire me rappelant ce qui était au fond, la main déjà sur la clé de la porte mon regard a croisé l’ours en peluche posé sur sa chaise, un bête ours d’avant-guerre, borgne et pelé, je l’ai revu posé sur le lit de ma chambre d’enfance chez mes grands-parents, mon geste en a été arrêté, à quoi tient une vie… !

Quittant l’armoire et la chambre comme un somnambule, je me suis retrouvé presque malgré moi devant l’ordinateur et j’ai écrit, toute la matinée sans ressentir le temps, tout est sorti, j’ai vomi toute cette douleur qui était en moi et je l’ai posté sur un blog, je parlais d’elle, je devais la prévenir…Tout en ne voulant pas qu’elle lise ce texte…Tout en me disant qu’elle ne pourrait que le lire…Je venais de rajouter une angoisse et une torture supplémentaire à mon esprit déjà malmené qui tentait de se rassurer en s’accrochant à l’idée que sa colère la tiendrait à l’écart… !

En milieu de soirée la fréquentation habituelle était multipliée par dix, un dimanche soir, un buzz impossible…Il se passait quelque chose…Une douleur intense me traversa de part en part en même temps que je comprenais, elle avait lu, lisait et était bouleversée, je lui envoyais un sms pour tenter de la rassurer, lui dire que ce que nous avions vécu était beau, que le reste n’était que moi, une affaire entre le destin et moi, cette nuit-là je suis resté sur le divan, sans sommeil en proie au vertige et aux idées sombres, emporté par cette idée que je venais de lui porter le coup de grâce, je n’étais rien, ne méritais décidemment rien d’autre que…Toute la matinée du lundi j’ai marché…Dans la maison, torturé par la victoire totale de l’angoisse et du stress, j’ai tourné en rond douloureux et tremblant, je ne pensais qu’à elle triste et bouleversée par ma faute, je ne savais décidemment pas être autre chose qu’une merde… !

A la mi-journée, rassemblant mes forces je lui ai envoyé un message lui disant que son seul crime était de m’avoir apporté du bonheur, qu’elle n’était pour rien dans ce qui m’arrivait, c’était moi qui avait pris le risque. Elle m’a répondu…Mes jambes ont lâché et je me suis retrouvé sur le sol ! Engourdi, j’ai essayé de répondre, des mots un peu chaotiques et honteux, ce n’est qu’en fin d’après-midi que je suis parvenu à envoyer des mots un peu plus cohérents expliquant en quoi sortir ce texte m’avait été indispensable… !

Il était 18h14 quand le message est arrivé, elle me proposait de parler et nous avons discuté pendant deux heures à travers des sms, j’ai tenté de m’excuser, de m’expliquer, de relativiser mon état, elle m’a rassuré, apaisé, ôté un peu du poids de ma culpabilité, parlé de la beauté de la vie, de la clarté et m’a proposé de poursuivre le dialogue le lendemain.

Il était 20h20 j’étais toujours mal, l’angoisse était toujours là mais la valse des idées sombres s’était calmée, je n’étais plus un porc qui ne méritait plus rien, j’étais juste le dernier des cons…Et elle était toujours elle, sensible, altruiste, humaine, douce et positive, admirable ! Cette nuit-là, j’ai réussi à dormir un peu…!

Le lendemain le réveil fut difficile, voulant être à la hauteur de ce dialogue entamé la veille j’ai essayé de me préparer pour tenter de repartir dès le matin, mais l’angoisse était toujours là, mes gestes toujours aussi lents…Le retour de la nausée à peine le premier café avalé, la pâleur insipide de l’aube en ouvrant les volets et l’impression de porter un âne mort sur mes épaules m’ont fait renoncer…Je suis retourné, vaincu, à mon divan et à Proust…A 9h20 arrive un message d’Emma qui me demande si je vais bien, je me suis vu…Affalé sur le divan, entretenant complaisamment mes malaises, noyé dans l’enchevêtrement des phrases de Marcel et j’ai eu honte… !

Je me suis relevé, j’ai mis mes chaussures et j’ai été à la plage à pied, les premiers pas ont été difficiles, ma raideur les rendant titubants mais peu à peu ma respiration s’est calmée, mes pas se sont faits moins saccadés, j’ai relevé la tête osant regarder autour de moi, le littoral baignait mélancolique, dans une lumière grise et laiteuse, j’ai humé l’air humide et iodé, regardé le large, le sable y cherchant ces traces de pas que la mer efface…J’ai souri et je lui ai envoyé un message.

J’étais calme, la douleur était toujours là mais moins aigue, moins tranchante, adoucie par les mots d’Emma qui acceptait de me faire un cadeau merveilleux, celui de m’autoriser à me pardonner à moi-même…En remontant vers la maison, le ciel semblait plus clair, l’atmosphère moins brumeuse et mon esprit était moins vaporeux, le rideau des idées morbides qui l’obscurcissait venait de s’entrouvrir.

Le soir arrivait un message d’Emma, elle me disait comprendre tout et ne m’en vouloir de rien, après m’avoir autorisé à me pardonner, elle me pardonnait…Il était 19h25 j’étais dans la cuisine, m’affairant sur une darne de saumon, je me suis adossé à la table et bêtement, connement j’ai pleuré… !

Ce soir-là, je décidai que je devais être à la hauteur, à la hauteur de ce dialogue, de cette chance et surtout à sa hauteur à elle. Je devais me reprendre en main, repenser à la vie, y revoir ma place, penser à la clarté, repenser cette histoire, la regarder en face, me regarder en face, voir la beauté, accepter la nostalgie, le temps qui passe, ce qui change et ce qui reste. D’abord je devais retourner dans le monde, reprendre mes activités même dans la fatigue la douleur et l’angoisse, mais il fallait repartir !

Cette nuit-là j’ai redormi…Le réveil fut encore difficile, ma gorge qui se noue sans raison apparente au milieu de l’escalier, cette nausée de la première gorgée de café toujours présente…J’ai pensé à elle et elle m’a donné la force de ne pas m’appesantir et de repartir vers la salle de bains, la douche passée, j’allais mieux, j’ai pu finir mon café, fumer ma première cigarette et regarder les infos…A haute voix je lui ai dit merci… !

J’ai lavé ma tasse, pris mon manteau et les clés et je suis parti, il était 8h32, pour la première fois depuis trois semaines j’affrontais une journée entière ! Une journée parfois difficile, parfois presque agréable mais j’ai tenu, fait face à mes accès de de mélancolie de 11h et 14h, je suis rentré le soir à 18h30 sans avoir croisé une idée sombre de la journée, quelques malaises, douleurs et oppressions mais ce dégout de soi-même, de la vie, ce vertige face au vide n’étaient pas venus me visiter…Jusqu’à aujourd’hui, ils ne sont jamais revenus…!

Dans les jours qui ont suivis, le dialogue a continué Emma étant là pour me soutenir lors de mes passages à vides, mes inévitables rechutes…Peu à peu j’ai commencé à rassembler mes idées, à faire la part des choses et à véritablement me souvenir de ce qui demeurait l’aventure d’une vie. Mon esprit s’est apaisé, j’ai fait la paix avec l’histoire, commencé à faire la paix avec moi-même, quant à Emma je n’ai jamais été en guerre, elle reste ce qui m’est arrivé de plus beau dans la vie, cette étoile qui a illuminé mon ciel, cette étoile si brillante dans un ciel si étroit qu’elle ne pouvait être que filante… !

Au fil des jours et de nos échanges j’ai repris contact avec l’action, cherchant et progressivement réussissant à retrouver une saveur aux choses, au départ me forçant à reprendre des activités toutes bêtes comme s’autoriser à s’arrêter un quart d’heure à une terrasse de café et juste savourer le plaisir qu’il y a à être…Tout n’était pas parfait bien sûr, on ne revient pas d’un tel état comme d’une grippe, la fatigue restait, l’angoisse et le stress s’invitaient toujours dans mon quotidien, la mélancolie et la nostalgie me jouaient encore régulièrement des tours mais j’allais bien, mon esprit était serein et je savais vers quoi je voulais aller, la vie !

Gardien d’un temple ai-je écrit un jour…Ce temple c’est lui qui m’a détruit, pas cette histoire…Cette mission de conservation que je me suis confié d’abord inconsciemment il y a vingt ans puis consciemment il y a dix ans au-delà de mon investissement dans la maladie, c’est elle qui m’a tué en faisant de moi ce fantôme figé, rigide sans âme et sans corps qui d’abord n’a pas su être là quand le destin lui a apporté une histoire fabuleuse et unique et ensuite s’est brisé sur le mur de la réalité, des aléas de la vie et de ses propres insuffisances…!

Cette histoire n’y est pour rien, elle est entrée dans ma vie comme toutes les histoires, c’est ma vie qui n’en était plus une ! Emma n’y est pour rien, oui elle a ouvert un tombeau mais comment aurait-elle pu savoir que c’en était un ? Elle a rencontré un homme et l’a aimé…Un homme avec des tares, des faiblesses, un handicap et elle a osé…Sa grandeur d’âme, sa sensibilité lui ont fait oser essayer d’aimer un tel homme…Il n’y a pas de faute, juste sa merveilleuse magie ! Alors oui c’est ce temple qui m’a tué…!

Je n’avais plus qu’une idée en tête, le détruire, non pour le nier mais pour le dépasser, pour assumer et être à la hauteur de cette énergie qu’Emma m’avait apporté, mes pas étaient toujours lents, parfois encore lourds et hésitants, je trébuchais parfois mais je voulais à nouveau exister, en finir avec les principes les symboles et l’abstraction…N’être plus que dans la vitalité, l’action et le mouvement !

Plus rien ne pouvait être comme avant, je ne pouvais plus retrouver ce confort solitaire et vaguement indifférent au monde qui était le mien, mon univers n’existait plus, là où auparavant je voyais privilège matériel et intellectuel, je ne voyais plus que vide et ennui…Un ouragan était venu bousculer tout ça, Emma, envoyée par le destin pour me rappeler qui j’étais, pour me rappeler que l’émotion est ce qui nous fait, sans elle, on meurt de se dessécher… !

J’aime ce qui m’a tué…J’aime ce qui a tué cette vie qui était la mienne, j’aime ce qui m’a fait voir la vérité en face, prendre conscience dans ma chair que je n’étais pas encore prêt pour cette retraite pré mortem, que je voulais encore ressentir, aimer, désirer, jouir de la vie, que l’ivresse et le plaisir étaient encore faits pour moi, que j’étais encore fait pour eux !

Cette certitude était en moi, plus passaient les jours et plus je sentais une force et une énergie venir combler le vide de mon abattement, notre dialogue lui aussi évoluait, au fil des jours nous quittions l’univers gris et triste des discussions sur mon état et nous rapprochions l’un de l’autre d’une façon instinctive, retrouvant progressivement notre ton, notre complicité, nos sourires et nos plaisanteries, à nouveau nos échanges se faisaient plus optimistes et pleins de vitalité, sans même nous en rendre compte, nous retrouvions nos mots, nos formules, nos rendez-vous épistolaires et téléphoniques, notre affection et notre lien se recréait…!

Mais enrichi, muri, plus conscient de ce que nous étions et de nos vies, ces vies avec lesquelles même le plus fort des amours doit savoir composer, nous étions dans le concret du quotidien, heureux de partager notre essentiel, cet essentiel que, je dois l’avouer nous évitions de nommer, nous n’osions pas aller vers les mots, ces mots qui parfois compliquent tout, nous étions là, nous profitions de ce que nous nous apportions l’un à l’autre, n’osant plus qualifier cette légèreté et cette joie qui était en nous.

Mais ce qui est vrai reste là et un vendredi midi emportés par le flot d’une heure de discussion, nos paroles se sont libérées et notre aveu commun ne put qu’éclater, nous avions besoin l’un de l’autre et nous nous aimions ! Très vite, nous nous sommes retrouvés et ce jour-là, nous avons découvert notre émotion, notre fusion et notre complicité intactes, comme si jamais nous ne nous étions quittés, l’évidence…Toujours elle, cette naturelle évidence qui était en nous !

J’étais prêt à tout pour cette fois réussir, prêt à tout changer en moi, prêt à changer de vie, nous faisions à nouveau des projets, j’étais dans le bonheur et la joie, elle était heureuse, ça se voyait, ça s’entendait, nous étions enfin au monde, plus conscients de ce que nous étions, de la place de cet amour à l’intérieur de nos vies, prêts enfin à juste nous aimer, à vivre nos promesses…Ce fut comme si tout recommençait, les semaines furent exaltantes mais la vie, fidèle et féroce cerbère du monde figé veillait, comme une fatalité qui nous aurait poursuivi…!

 

 

MAIS AINSI VA LA VIE…

 

 

Je lui disais merci, elle me disait je te rejoins, je lui disais viens elle me répondait oui, oui à tout…Décidée et prête à sauter le pas, elle retombait dans ses brumes…Et enfin prêt à faire vivre un bonheur j’explosais à nouveau…Et là, un état d’esprit sordide qu’à travers tous les errements possibles nous ne méritions pas, vint s’emparer de nous et nous sépara…Ainsi nous finîmes par savoir comment nous dire adieu ! Adieu donc mon plus bel amour, mes plus belles heures, mes plus beaux serments, mon plus bel espoir, requiescat in pace…!

Adieu donc à nous héros de cette promesse que fut cette aventure, nous l’avons ressenti, nous l’avons cru, nous avons eu tous les courages et toutes les faiblesses, nous étions beaux, nous étions forts, nous étions fragiles, nous avions peur, les mots, ces mots qui avaient tant fait pour nous nous ont trahi, leur absence à laquelle répondit une indécence nous a jeté dans l’irréparable…Retournons nous mettre sous la protection de nos ante quo… !

J’étais envouté, je viens de me réveiller, j’étais juste emprisonné dans la lumière aveuglante d’un mirage…Un mirage magnifique qui malgré le plus vigoureux des combats jamais menés par le destin, ne put venir au monde…Un mirage qui dans un univers parallèle doit être la plus joyeuse, la plus évidente, la plus apaisante et la plus simple des réalités…Comme on aimerait parfois que la physique quantique soit accessible à nos yeux !

Le sort est tombé, l’envoutement achevé…A la fin de ma quête, si proche du Graal je n’ai pas réussi à extraire Excalibur de son rocher, il ne me reste donc plus qu’à quitter les forets magiques et revenir dans mes basses terres…Je vais quitter ces rivages dangereux au bord desquels j’ai navigué depuis l’automne, ces rivages escarpés du bouillonnement de la chimie cérébrale, cet état de folie magnifique et effrayante qui fait de vous le meilleur des hommes, la plus grossière des bêtes.

Ces rivages qui vous amènent du don de soi le plus absolu à la rage la plus noire sans même que vous vous en rendiez compte. Ces rivages lieux d’élection de la beauté, de la magie de la fusion, de l’ivresse de tous les sens, du rêve d’absolu, de la foi en quelqu’un, de la foi en la vie, en l’espoir, ces rivages qui rendent concrète et palpable l’idée du bonheur…Ces rivages qui sont aussi ceux de la douleur, de l’incohérence, des contradictions, de la trahison, du désespoir, ces rivages qui vous font rencontrer l’épuisement physique et psychique !

Revenir…Revenir oui, après ce voyage de sept mois passés tantôt à naviguer sur les eaux calmes et limpides de lagons paradisiaques, tantôt à affronter les eaux grises et déchainées des plus furieuses et soudaines tempêtes…Ce voyage restera le plus difficile, ce voyage restera le plus beau… !

Il est mon histoire, ma renaissance, il m’a donné le privilège de croiser quelqu’un de rare qui restera ma plus belle rencontre humaine, quelqu’un qui se bat, quelqu’un qui donne, qui donne trop, jusqu’à ne plus pouvoir, jusqu’à se perdre, quelqu’un de déconcertant mais de si précieux dans sa richesse humaine, jusque dans sa fragilité, elle restera mon amour le plus vrai et le plus attachant… !

Je n’ai pas su résister à la dernière tempête, à bout de forces, à bout de réserves émotionnelles j’ai chuté, je me suis laissé entrainer dans les spirales de l’ombre, oubliant qu’en face de moi je n’avais que de la sensibilité, obnubilé par mon propre anéantissement je ne pouvais plus comprendre qu’elle était dans le même état que moi, dans le même épuisement, la même détresse…Que pour les mêmes raisons elle avait besoin de silence quand moi j’avais besoin de mots…Que cette différence parait bénigne écrite ainsi, elle aura été la montagne entre nous qui aura permis au pire des orages de se développer, je le savais, j’étais incapable de le voir, même dans ses déchirements, l’amour est aveugle !

Je n’ai pas été à la hauteur, je n’ai pas su garder un sang-froid qui peut être aurait pu lui éviter de sombrer dans cette vile facilité, mais qu’on ne la méprise pas, elle ne le mérite pas, pas plus qu’elle n’a mérité sa fin !

Deux mois de pure magie suivis de deux mois de passion absolue, des moments de fulgurance, un étrange contre sens, de l’incommunication, des malentendus, deux mois d’un combat qui me mène au bout de moi-même pour que survive ce lien unique et enfin, ce mois prenant, tendre et émouvant où l’évidence d’une relation renait presque malgré elle, enrichie de réflexion et de maturité, où je crois voir la victoire de cette vérité, de cette fragile lumière pour laquelle je me suis battu allant tout au bord du précipice. Un mois où la clarté printanière semble revivifier cette complicité née dans les couleurs mordorées de l’automne, hélas un esprit bas et sordide continue de planer sur les têtes de ces deux héros fragiles et la plus belle des ascensions se termine par la plus brutale et injuste des chutes !

Et au milieu de ce parcours dantesque, deux personnes…Deux personnes à la fois si semblables et si différentes, elle était la terre et l’eau, il était l’air et le feu, à eux deux ils faisaient le monde…Eux, dans la certitude, la foi, l’étonnement ou le doute, ils ne vont jamais totalement se convaincre de se lâcher la main, ils ne vont pas vouloir ni pouvoir se résoudre à voir cette rencontre si belle, si émouvante, cette rencontre qui a fait exploser tant de leurs certitudes rester vaine…Dans l’éloignement, malgré les aléas de leurs vies, malgré les embuches, envers et contre tout, ils vont maintenir le fil durant sept mois, sept mois de résistance… !

Parce que au-delà de tout existait un mystérieux petit truc au fond d’eux, un quelque chose qui jusqu’au bout aura résisté aux tempêtes, aux pièges du temps, de la distance, des occasions de la vie mais qui malgré cela n’aura jamais eu le droit d’avoir la véritable chance de dire son nom, de s’épanouir…Un petit truc forgé par le destin que tous les deux ont toujours, jusqu’à l’ultime instant ressenti mais qu’un seul des deux a transformé en conviction…Une vérité, un petit truc, qui désormais muselé va devoir garder son mystère jusque la fin des temps…!

Je suis fatigué…Oui, fatigué de voir cette vérité qui toujours n’aura que l’art pour se réfugier, battue, méprisée par ceux qui n’auront jamais le courage de quitter les rives de leur conformisme pour tenter de l’atteindre et qui continueront de lire, de regarder des films, de rêver, fantasmer sur elle et qui arriveront là où on arrive tous pleins de leurs inutiles regrets…Et pourtant elle sera toujours là, la vérité du monde, des sentiments, de la beauté, dans son évidence, sa clarté, sa facilité à les attendre, à attendre qu’enfin l’être humain regarde au-delà de ses normes, qu’il devienne cet être accompli, responsable autonome et libre, à attendre de l’être humain juste un peu plus de conscience de soi et de volonté…!

Et nous serons toujours là, quelques-uns héritiers obstinés de Diogène à parcourir le monde notre lanterne à la main…Nous serons là, beaux et effrayants dans notre inévitable crudité, admirables et pitoyables dans notre refus de la course et notre recherche de la poésie et de la naïveté, forts et fragiles nous ne chercherons jamais à vous convaincre, juste à vous montrer, brillants et maladroits nous nous autoriserons toutes vos fautes, elles sont notre densité, notre humanité assumée, ce que vous appellerez notre insouciance et qui est notre lucidité portera toujours sur ses épaules la vaine gravité de votre sociétalité, désespérés et exaltés nous continuerons à traverser la vie, nous arrêtant disponibles et volontaires, prêts à tous les sacrifices dès que nous aurons la sensation d’avoir croisé une belle âme…!

Mais il semble que pour moi, la route doive continuer, alors je vais rentrer, je vais te laisser là Emma ou toi dont je ne peux dire le nom, je vais te laisser là toi qui ne sera donc que mon étrange conte d’automne, un conte où c’est la princesse qui est venue réveiller l’endormi !

Alors, j’oublie…J’oublie qu’un jour est venu frapper à ma porte l’amour, la magie, la sensibilité d’une femme qui l’espace d’un instant m’a tout donné, j’oublie qu’elle a bouleversé ma vie à jamais, que plus rien ne peut être comme avant, j’oublie la beauté cristalline de son âme, de son corps, j’oublie que j’ai eu le privilège d’aimer la pureté et la fragilité d’un diamant brut…!

J’oublie qu’en quelque sorte après mon hibernation de dix années elle est redevenue la première, celle qui à nouveau m’a tout appris, m’a fait redécouvrir l’émotion, la beauté, la plénitude du mot aimer, j’oublie que pour la seule fois de ma vie j’ai aimé jusqu’à vouloir tout changer, jusqu’à accepter de me remettre fondamentalement en cause, jusqu’à en pleurer, jusqu’à en devenir fou…J’oublie qu’elle m’a relevé, révélé à moi-même, rendu mon énergie vitale et ma force et que je lui en serais redevable à jamais, j’oublie qu’elle ne pourra jamais être un simple nom sur ma liste, j’oublie que quoi qu’il m’arrive à l’avenir, Emma puisque c’est son nom ici, sera toujours Emma…!

J’oublie ce que m’a appris la vie, ce que l’instinct et la raison pour une fois réunis ne cessent de me murmurer, que quand dans la contingence du monde on a croisé une chose certaine…J’oublie que quelque part sur cette planète si souvent désespérante, entre un automne et un printemps un homme et une femme ont failli réussir un pari fou…J’oublie ou tente de me persuader qu’oublier est la condition de la vie humaine !

Ainsi va la vie…Mais je ne peux pas oublier, je n’oublie jamais rien, c’est dans ma nature, ma damnation, je suis condamné depuis toujours à porter chaque gramme du poids de ma vie…Alors je sais, je sais qu’à tous les instants de ce qui me restera d’existence je porterai en moi ces heures passées auprès d’elle dans la plus profonde des joies, ces moments de complicité souriante quand parcourant tous les paysages nous marchions du même pas, ce pas qui n’était qu’à nous, ce pas que sans doute nous voulions trop pur, trop naïf même pour nos existences…Et après, il était beau, il était notre repos, notre respiration, notre rêve, il était ce qu’avait été notre rencontre, il était nous, combien de fois l’ai-je dit, nous étions une plage…!

Je sais que chaque jour qui passera je vivrai ces heures terribles de la déchirure, ces heures où je l’ai trahie, où je me suis trahi, où nous nous sommes trahis…Je sais que chaque matin je me rappellerai que j’ai croisé cette chance que la vie n’offre qu’une fois et que même si j’ai réussi des révolutions en moi et dans ma vie elles ne pouvaient être assez fortes ni assez rapide pour transformer même le plus fort et le plus beau des sentiments en conviction, cette conviction qui emporte les volontés…Je sais que chaque soir, à l’heure où l’on se retrouve face à la vérité et face à soi-même, par-delà l’espace et le temps je lui murmurerai ces mots, je t’aime… !

Car oui je l’aime et à cause de moi, à cause de nous, à cause de la vie elle m’est devenue inaccessible, mais après tout, ne dit-on pas que toutes les femmes sont accessibles sauf celle qu’on aime… ? Alors, décidemment oui, ainsi va la vie !

J’étais au lycée, un jour dans l’ennui d’une salle d’étude, j’écrivis des mots sans vraiment de sens, sortis comme ça un peu au hasard, un ami les lisant me dit : Celle-là tu as vraiment dû l’aimer…Je dus avouer que le destin ne m’avait pas encore donné la chance de croiser celle à laquelle ils pourraient s’adresser, qu’ils étaient juste une promenade de mon esprit. Depuis quelques jours, ils naviguent à nouveau en moi, alors dans leur maladresse et leur platitude adolescente je les livre en les dédiant à celle pour laquelle peut-être ils étaient déjà faits…

« De cette vision à jamais évanouie d’un futur réjoui, nous nous tenions et nous prenions comme dans un rêve oublié.

Alors qu’à nos pieds s’écoulait la seine qui nous regardait d’un œil envoutant tourner et rêver au milieu d’un pont dont nous ne savions pas le nom, tu avanças vers là-bas et partis.

Tu me vis perdu en ces pensées d’un autre passé et tu partis, t’envolant dans les brumes diffuses d’un matin de printemps.

Et moi, je restais là comme un con sur ce pont, sentant encore sur mon corps les marques indélébiles de ton empreinte facile. »

1988, in memoriam.

 

 

EPILOGUE

 

 

Et maintenant ?

La vie, le monde ont repris leurs places…Je ne suis pas seul, la vie a repris ses droits, mais cette sensation d’être embarqué presque malgré moi dans le carcan de la fuite des jours plus par peur d’une nouvelle solitude et par dépit que par l’enthousiasme d’un sentiment ne veut pas me quitter.

Je reste fidèle à mes serments de cette saison de toutes les révolutions, je suis revenu au monde et à l’action, je maltraite le handicap avec succès, je bouge, je sors, je m’engage dans de nouveaux projets, je ne suis plus aucun mouvement, je le crée…Je repense mes investissements personnels et sociaux, je rebâtis mes projets et je crée mon activité. Je crée une nouvelle vie et ça marche !

Et, à ma surprise et à celle de mes proches, renait quelqu’un que nous n’avions pas vu depuis plus de dix ans, moi, en un mot, tout va bien !

Et pourtant, quand je me souviens, que le monde me parait désert et vain…Que mes joies et mon ivresse de cette énergie et de ce mouvement retrouvés me paraissent futiles…Il y a un an, il y a un siècle, il y a une éternité disait la chanson…Il y a un an, nous tourbillonnions dans notre bonheur et virevoltions dans une farandole de joie et d’espoir…

Maintenant, tout est rangé, mes plaies sont cicatrisées, je suis ailleurs, il parait même que je suis heureux…Et pourtant, inlassable, une question ne peut s’empêcher de venir me hanter…Comment avons-nous pu laisser se rater une telle chance ?

Nos difficultés, nos fragilités…Certes ! Mais pourquoi n’avons-nous jamais réussi à échanger réellement là-dessus ? Nous en aurions eu tant besoin…Elles étaient dignes, chacun avait les siennes et on les vivait, les portaient à deux, tu peux tout me dire, de toi je peux tout entendre, on n’avait de cesse de se le dire de façon vraie et sincère. Je crois toujours que nous étions deux personnes qui étaient faites pour tout pouvoir dire et entendre l’une de l’autre, cela faisait partie de cet étrange petit truc qui a fait que nous nous sommes trouvés et pourtant ni l’un ni l’autre n’a jamais réellement parlé, ça nous aurait sans doute sauvé !

Forcément sauvé, nous avions tout le reste, demeuraient juste les non-dits sur nos doutes, nos angoisses et nos blocages…Où était-elle passée cette confiance immédiate, spontanée qui était née dès les premiers échanges, qui nous avait fait nous livrer l’un à l’autre naturellement, grâce à laquelle nous nous sommes trouvés, nous avons cru l’un à l’autre, cet instinct qui nous avait fait croire à nos promesses ?

Cette confiance, cet instinct on l’avait encore en nous, c’est celui de l’immédiateté et de l’évidence de nos retrouvailles de mars et avril cela se ressentait…On se voyait, c’était nous ! Une attirance, une empathie instinctive et naturelle…Mais on ne pouvait plus se le dire, comme si cette confiance n’osait plus s’exprimer de peur…De peur de quoi ? De n’être pas ou au contraire de se révéler, de nous montrer qu’au-delà des différences, des aberrations traversées nous étions faits pour…?

Faits pour tenter une aventure trop hors normes, trop dangereuse pour nos différentes certitudes… ! Tous deux décalés, finalement seuls, chacun à sa façon, qui dans la course, qui dans le retrait, nous étions des survivants du monde qui à force de luttes avions réussi à bâtir un univers cohérent, fait de certitudes protectrices. Ce fut sans doute là aussi un point de rencontre qui a fabriqué le petit truc…Au-delà de ces certitudes existait un point, une complémentarité de ces univers, intuition d’un idéal mais aussi point de bascule de deux vies difficilement acquises.

Il fallait y aller, sauter dans le vide et accepter le vertige, renoncer à nos facilités, ce pas, ce saut, je l’ai déjà fait une fois, je sais qu’on en meure pas, je l’avais fait, face au pire, je pouvais le faire pour le meilleur, nous étions sur le même chemin mais peut-être pas au même endroit…Nous avions tout, la relation s’était émancipée des premiers errements, elle avait muri, un vrai dialogue avait semblé faire reculer quelques peurs, un rythme s’était installé, acceptant de prendre son temps et de se mettre au diapason de nos modes de vie, ne restaient que la parole à délivrer et la patience à cultiver pour retrouver cette confiance en nous, en la relation…!

Mais le jour du danger, les mécanismes, nos mécanismes de blocage sont revenus nous enfermer à nouveau dans nos cercles destructeurs, nous faisant à nouveau nous réfugier dans la facilité paralysante et vindicative de la rupture ! Et encore une fois se faire du mal l’un à l’autre plutôt que d’oser aller certes vers le danger mais aussi et surtout la promesse de ce lien, ce lien bâti peut être sur l’intuition d’une forme de gémellité de nos fragilités et de notre combat pour rester debout, mais de ce lien qui jusqu’à l’ultime instant aura voulu résister, de ce lien issu peut être de nos pires mais qui avait réussi à nous réunir pour atteindre notre meilleur, parce que j’ose le dire, on n’était pas seulement amoureux, on s’aimait !

Un amour unique qui ne fera ressembler cette relation à aucune autre…Tellement proches que nous ne pouvions que nous aimer, trop proches pour pouvoir s’aimer dans le monde, une rencontre magique, un lien unique, une histoire insoluble dans la vie… ? La réponse à ma question… ? Peut-être, je ne sais pas…!

Tout ce que je sais c’est qu’un jour, une étoile s’est mise à briller au firmament de mon ciel si noir et qu’elle lui a apporté cette si belle lumière et cette clarté qui depuis illuminent ma vie et éclairent ma route…Et ça, c’est une vérité qui ne changera pas !

 

C. le 30 juin 2015,

A la vie, ce qu’elle nous apporte et nous enlève.

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