UNE SAISON

 

Le premier aout 2011

Il y eut 2002 et les premiers signes, à peine perceptibles, il y eut 2004 et le moment où il fallut choisir entre la vie et la maladie, il y eut 2006 et le moment où la maladie porta officiellement un nom, il y eut 2007 quand ma décompensation anxieuse finit par survenir, avec un corps qui ne voulut plus suivre, qui ne voulut plus supporter le stress et l’inquiétude constants.
Suivirent trois années où les deux souffrances s’entremêlèrent sans que jamais l’équilibre ne se rompe, sans que pour autant l’idée de démissionner me vint à l’esprit.
Et, arriva 2010 quand toutes ces années, dans tout ce qu’elles avaient de souffrance mais aussi de richesses et d’émotions, voire d’enseignements furent balayées, emportées le temps d’une saison…
Eté 2010, automne 2010, hiver 2011, printemps 2011, le temps d’une révolution, accélération soudaine du temps, déstabilisation pour le pire ou le meilleur, on ne sait meme plus…
Comment résumer cela en y mettant de l’ordre, comment organiser la surprise, la violence, le vide, le retour des autres, le changement, ma propre remise en cause ?

En reprenant la chronologie des faits :

 

 

L’ETE ET L’AUTOMNE

 

L’été et l’automne 2010, l’état qui se déstabilise, l’agressivité qui apparait, se muant parfois en violence, tous les relais qui deviennent inefficients, l’hygiène qui disparait, l’alimentation qui s’anarchise, l’anxiété que plus rien ne parvient à canaliser, on s’arc-boute sur l’essentiel, presque la survie.
Le navire prends l’eau, la maladie l’emporte, normal, prévisible…Insoutenable, et pourtant, on ne lache rien, on maintient le cap, l’épuisement que meme le fatalisme ne parvient plus à tromper, le sommeil, dernière digue qui finit par se rompre, disparait à son tour, à vif le jour et la nuit…Les repères s’amenuisent, tout devient combat, ça ne peut pas durer, ça ne va pas durer, une fin arrive, laquelle ?
On tente une fois encore d’anticiper, d’organiser une mutation progressive, par paliers, la protéger, se protéger aussi d’ailleurs…
Nouveaux interlocuteurs, le marché du vieux, les racketteurs de la fin de vie…En etre là, devoir s’en remettre à ce que notre chère société produit de pire, la vénalité la plus insane maquillée sous les traits d’une pseudo empathie mielleuse qui ne fait qu’en souligner jusqu’à l’outrance la sordide perversité.
Nécessité fait loi dit on…Alors on ravale ses principes, ses à priori ( injustes, je le découvrirais par la suite ), on se rend en se disant que de toutes façon, il n’y a plus de solutions abordables.
Première visite pour des séjours temporaires, premier contact avec cet univers de fin du monde à la neurasthénie aseptisée, d’un coté ça déambule, de l’autre,ça se persuade de ne pas etre dans l’impuissance et l’inutile. On a l’impression de livrer un abattoir sans trop savoir si c’est du courage ou de la lacheté, en tous les cas, on est vaincu…
Vaincu parce que c’est précisément pour ne pas avoir à s’abaisser à ça qu’on est revenu, pour ne pas faire subir cette torture à un etre humain, pour que, malgré tout, sa vie, son identité, son parcours ne soient pas délayés, effacés, niés dans le cloaque d’un « zombie land » quelconque…
Vaincu parce que n’ayant plus la force, ni physique ni psychique de poursuivre ma tache…Enfin bref, vaincu !…

Les fetes 2010…

Les fetes, ces mots deviennent de plus en plus vides de sens, presque indécents, une fois encore, on va essayer de faire mine…Achat et décoration du sapin, pour la première fois, cela l’indiffère et ne parvient pas à l’extraire de son anxiété, seule existe encore la lutte contre ses démons intérieurs, meme son reflet dans un miroir est devenu un ennemi contre lequel elle s’épuise à s’acharner…
24 décembre, on tente la distraction par la cuisine, là encore, pour la première fois rien n’y fait, agitation et fébrilité l’emportent, meme les chocolats passent inaperçus…
25 décembre, pour un peu, on se mettrait à avoir la foi…Elle est sereine toute la journée, apprécie et commente les mets préparés la veille, reste paisible tout l’après midi et le soir venu, pour la première fois depuis bien longtemps, nous parvenons à profiter du diner, du hors d’œuvre au dessert, jusqu’aux chocolats pris dans la joie au salon, quand le banal devient miracle…
31 décembre, on remet les couverts du 24…Seule la forme devenue exotique du homard l’extrait un peu de son agitation, elle retrouve le sourire, on veut y croire…Non, la fébrilité finit par vaincre, colère contre la porte qui ne veut pas s’ouvrir.
Minuit, on ose les vœux…On les sent mal cette année…
01 janvier 2011, sinistre, comme tous les 1ers janvier, jour à gueule de bois, quand on n’a pas de fete à digérer, triste à mourir…
Dès le matin, elle est inquiète, la déambulation est fébrile toute la matinée, impossible de déjeuner, elle n’a qu’une idée en tete, fuir la maison…
14h00, de guerre lasse, elle s’affale enfin dans un fauteuil, dans un état d’excitation avancée…Un cri, je me retourne, elle se plaint d’une douleur thoracique, retenant mon stress, je fais le point :
Son teint n’a pas changé, la douleur semble très localisée, plutôt sur la droite et est survenue à l’inspiration, ça ressemble plus à une douleur intercostale qu’à autre chose, néanmoins, je préfère appeler la régulation médicale, débordée un 1er janvier, je me rabats sur le SAMU, le médecin décide de la faire transporter à l’hôpital pour vérifier…
Aléa jacta est…
Voilà, on y est, plus rien ne sera jamais comme avant, l’ampleur de la réalité de la maladie va se révéler, au milieu de mon inquiétude, j’éprouve du soulagement, peut etre vais je avoir un peu de soutien…
Milieu d’après midi, j’arrive à l’hôpital, sans doute impressionnée, elle est calme et souriante, le calme avant la tempete…
Inutile de s’appesantir sur la crise survenue, impressionnante mais dans la logique de la maladie, sur la forme et sur le fond : opposition, décompensation, contention, sédation…
Je repars seul, un chapitre de sept ans vient de se clore, ce que j’étais en train de mettre en place progressivement, le destin vient de l’achever avec une brutalité dont il a le secret…
02 janvier 2011, sans avoir dormi de la nuit, j’appelle l’hôpital dès 8h, la nuit s’est bien passée, elle est toujours sédatée…
14h, début des visites, je suis à l’hôpital où je finis par trouver sa chambre, elle dort paraissant paisible, j’attends la visite promise de l’infirmière qui me donnera des informations…Elle entre, me dis que physiquement tout va bien, les examens sont normaux, un transfert vers l’hp est prévu par la psychiatre…Elle ressort…J’ai failli avoir le temps de lui poser une question…
A sa suite, entre la psy avec laquelle je peux discuter des circonstances et du contexte, elle tente un interrogatoire, mais interroger une personne sous sédatifs…Visiblement, elle conclut de ce silence qu’elle doit etre admise en hôpital psy dès la fin de l’après midi et me conseille de rentrer à la maison…
Le pire, c’est que je suis son conseil, je suis à moitié hébété, dans un état second, incapable de réaction, alors je rentre…
18h, je suis à la maison, encore sous le choc, je cherche le numéro de l’hôpital, je les appelle, une voix m’indique que le transfert s’est effectué, et, se voulant rassurante, qu’elle est entre de bonnes mains.
On est le 02 janvier, la journée s’achève, la périodes des fetes aussi, assis face à l’écran de télé éteint, je suis assommé, je n’ai plus de réactions, fin d’un chapitre, début d’un autre…
Joyeuses fetes…

 

L’HIVER

 

L’hiver 2011,

03 janvier 2011, il est 08h, j’appelle l’hôpital, la nuit s’est bien passée, une voix dynamique et joviale m’annonce qu’elle va etre transférée en géronto-psy dans l’après midi, une bonne nouvelle, la psychiatrie gériatrique est parvenue jusqu’à nos contrées lointaines…Tous les espoirs sont donc permis, un vrai diagnostic tant sur le plan neurologique que psychiatrique, une évaluation rigoureuse des symptômes psychologiques et comportementaux, une réflexion et une remise à plat du traitement, enfin bref, une réelle expertise à mes cotés.
Un peu rasséréné, je commence à émerger et réfléchis à ce que sera ma place dans cette nouvelle phase de la maladie et de mon action.
Une place moins centrale, on va enfin pouvoir déléguer un peu, prendre du recul…Voire revenir au monde…
Revenir au monde, que voila une bonne idée…Mais par quel moyen ?
Comment revient on à la vie quand on l’a quitté depuis 7 ans, quand au fil du temps tout environnement familial, social, affectif et professionnel s’est progressivement dissout, quand il n’a pas disparu ?
Là, à cet instant alors que je défais le sapin de Noel, je ne me pose pas réellement la question, oscillant juste entre inquiétude et vague espoir.
13h, j’appelle à nouveau l’hôpital, elle va etre transférée en début d’après midi, je pourrais la voir à 16h, je rassemble ses affaires et j’attends…
16h, l’autoroute, la sortie epsm, première rencontre avec le lieu, Etablissement Public de Santé Mentale, ça s’appelle comme ça maintenant…Curieuse société quand meme, en voulant trouver le terme le plus neutre, le moins discriminant, elle aboutit au pire, la notion de « santé mentale », terme qui respire l’hygiénisme asilaire du 19eme siècle…Décidément, il faut que « ça » parle…
J’en ai à peine fini avec cette pensée, que la chose se dresse, là devant moi, grilles, caméras, bâtiments hospitaliers vieillots semblant avoir été accolés les uns aux autres tout au long de la certainement longue et brillante histoire de la psychiatrie locale, je m’enfonce dans le dédale du complexe à la recherche du batiment dédié à la psycho-gériatrie.
16h10, ça y est, j’y suis, le batiment est récent, inspirant davantage la sérénité que l’anxiété.
Je sonne, une infirmière vient ouvrir, le premier contact est souriant, faisant baisser mon niveau de stress, je ne peux toujours pas la voir, c’est l’heure du gouter, un moment visiblement sacré qui se déroule dans le secret le plus absolu, bon…
Pour occuper cette attente o combien légitime, l’infirmière me convie à une très légère mise en perspective de la situation…Un peu étonné de la superficialité de l’échange, je parviens à me convaincre que cette entrevue sera le prélude à l’établissement d’un tableau clinique plus précis…Naiveté quand tu nous tient…
16h30, l’ausweis me permettant de la voir m’est enfin délivré, aussitôt, je me lance dans le déambulatoire…Et je la trouve…
Comment qualifier ce que je vois ?
Juste deux jours avant, je quittais une personne en forme, d’un bon dynamisme autant physique que verbal, parfois meme excessif…Là, je me retrouve face à une vieillarde perdue, le regard vaseux, incapable de se fixer sur quelque chose que ce soit, ne pouvant plus prononcer un mot, cassée en deux, enveloppée dans une sorte de loque verdatre, s’agrippant à une autre patiente à peu près dans le meme état qui tente vainement de se défaire de cette étreinte désespérée…Comme entrée en matière, une dizaine de minutes auparavant, les premiers mots de l’infirmière avaient été de m’assurer qu’ils évitaient par dessus tout la sédation excessive…Heureusement !…
Le choc passé, je l’emmène dans sa chambre, la change et tente d’entrer en contact, peu à peu, elle émerge du brouillard médicamenteux, j’arrive à capter son regard, dans ce qui n’a meme pas la force d’etre une grimace elle semble me reconnaitre, un éclair évoquant peut etre l’espoir traversant juste son regard.
Elle veut prononcer des mots qui ne parviennent pas à sortir, je lui prends la main, elle la sert, dernier refuge d’une humanité que la chimie n’a pas anesthésiée.
18h, fin des visites, je ressors, dehors la nuit, le souffle du vent dans les arbres, je remonte dans la voiture, je roule, étrange impression de traverser je ne sais quel univers concentrationnaire, j’ai besoin de respirer, d’entendre du bruit, de retourner en ville.
Fin de la première journée.

Janvier/février 2011,

Nouvelle réalité, nouveau rythme, peu à peu je m’habitue, les journées se passent entre démarches administratives, remise en ordre de la maison et visites à l’epsm.
A part ça, je me repose…Ou plutôt, je dors, durant le premier mois, dès que je reste assis plus de dix minutes, le sommeil arrive, et quand je ne dors pas, je réapprends la vie…
Le temps redevient rationnel, le monde reprends un semblant d’existence et je m’y aventure à nouveau, lentement, me rendant compte des séquelles qu’un huis-clos de sept ans peut laisser…Peu à peu, je ré apprivoise mon environnement, parvenant presque à etre souriant et détendu dans la rue…
Un jour, comme ça sans prévenir revient l’ennui, c’est à dire le manque et donc le désir, longtemps qu’on ne l’avait pas vu celui là…
Je me surprends à repenser à moi, à avoir envie de me projeter, de tourner une page, de se dire que ce n’est qu’une phase de plus dans une vie faite de séquences souvent riches mais variées, une vie à laquelle il aura juste manqué la ligne droite…
C’est aussi une force, alors oui, il faut repartir, rebondir.
Alors, je reprends des contacts, me rapproche des formations qui permettraient de qualifier cette expérience de sept années ( riche expérience si l’on en croit les documents relatifs aux aidants familiaux…) et je trouve des pistes, des interlocuteurs, de plus vu les délais d’entrée en institution, j’ai le temps d’organiser la transition.
En un mot, je suis à nouveau dans la vie et content de l’etre…
Sauf que…

Mars 2011,

Sauf que pour une fois, j’ai de la chance…
Fin février, début mars, je ne sais plus, je reçois un coup de téléphone, une place est disponible dans un ehpad récent situé dans les environs…Je conviens d’un rendez vous avec le responsable de l’établissement. Une fois sur place, un peu méfiant ( toujours mes a priori…), je suis néanmoins séduit par l’humanité simple et souriante, sans affectation excessive, de l’accueil, les lieux quant à eux sont neufs, propres, sécurisés, de plus le projet d’établissement rejoint à la fois mes attentes et mes convictions.
Un seul obstacle, le prix qui rendra la situation ingérable, en à peine deux mois je n’ai pas eu le temps d’organiser le budget pour rendre de telles dépenses possibles, c’est trop tot…Meme si cela me désole, ayant l’impression de renoncer à ce qui se présentait comme une solution proche de l’idéal, je dois donc décliner l’offre.
Problème réglé dira t’on…C’est sans compter sur la magie de l’institution psychiatrique Française et de son représentant local qui Dieu seul sait par quel canal d’ailleurs vient à apprendre la nouvelle et qui pour se débarrasser d’une patiente se met en position de combat pour vous faire admettre que deux litres peuvent aisément rentrer dans un seul…
Et un hôpital psy, quand ça se met en position de combat, ça n’a peur de rien, ça profite de votre état d’épuisement ( cela ne fait que deux mois que j’évacue sept ans de stress et de tensions permanents…Inutile de dire que je suis encore émotionnellement fragile ), ça tente l’intimidation, la culpabilisation, c’est dans un total déni de la réalité, ce qui est tout de meme génant pour un établissement de santé mentale…Sauf au moment où vous leur faites remarquer qu’un jour, ce n’est plus face à vous qu’ils se retrouveront mais face à la banque qui refusera de payer, et que là, adopter une attitude de toute puissance, ce sera moins facile…Et qu’à la fin, elle retournera chez eux, car malgré tous leurs efforts pour le faire oublier, ils sont l’hôpital public…Là, étrangement, ils réapprennent à compter et sont prets à admettre que des solutions sont peut etre envisageables…Hélas, pas longtemps, ils ont le temps pour eux et ils détiennent un de vos proches…Alors, à la fin, vos sentiments vous font céder…
Il a donc fallu en deux semaines mobiliser toutes les ressources, dont les miennes, pour essayer de faire tenir au moins un temps cette situation intenable…
Et globalement j’ai réussi, l’équilibre s’est maintenu, mais à quel prix !
Au prix d’une glaciation totale de la situation, au prix de mon immobilisation complete, toute idée de transition devenant impossible à moyen terme, on peut juste tenir…
Tenir ? Non, reculer pour mieux sauter…Dans quel abyme ?…

Enfin bref, ce fut mars.
Ensuite vint inévitablement le printemps…

 

LE PRINTEMPS

 

Le printemps 2011

Elle est donc dans l’établissement, une nouvelle aventure pour tout le monde, pour elle, pour moi et pour l’équipe qui elle aussi s’installe, on essuie les platres…
Pour ce qui est de la forme, tout nouveau tout beau…
Tout est propre, l’équipe est motivée et se cherche, le responsable s’agite en tous sens, les familles s’installent en meme temps et tout ça finit par créer une bonne humeur et une atmosphère plus joyeuse que morbide, le spectre du zombie land s’éloigne…
Une source d’angoisse et de culpabilisation en moins.
Elle, se remet peu à peu de l’abus de médicaments absorbés à l’hôpital, remarche droit, retrouve une fluence verbale normale et semble plus apaisée. Par ailleurs, elle communique facilement et ce, tant avec ses coreligionnaires qu’avec le personnel qui ne semble pas perçu comme ennemi (pour qui a vécu l’automne et ses combats, cela ressemble à un miracle) et ceci davantage dans l’allégresse que dans l’opposition ou la colère, enfin bref, pour un peu, on se laisserait emporter par l’espoir…
Moi, je reste dans un état où domine l’anxiété, partagé entre deux sentiments :
D’un coté, il est tout à fait évident que la nouvelle situation est plus adaptée à son état, elle est entourée, suivie, sortie de cette situation de huis clos qui devenait insupportablement anxiogène tant pour elle que pour moi, je n’ai plus à etre sur le qui vive sept jours sur sept, vingt quatre heures sur vingt quatre…
D’un autre coté, des sujets d’inquiétude demeurent, quid de la gestion de la nuit, quid de son opposition aux soins d’hygiène que l’on imagine pas disparaitre par miracle…?
Comment ces questions vont etre traitées par une institution prise dans des obligations de temps et de gestion et ce malgré toute la bonne volonté du personnel soignant, ne risque t’on pas une maltraitance meme involontaire ?
Pour ajouter à ces questions qui me taraudent, je reste mal à l’aise, bloqué dans la sensation d’etre en porte à faux vis à vis de l’établissement, en effet, comment, malgré les effets positifs évidents, malgré tous mes efforts pour relativiser et rationaliser, puis-je etre dans une relation de confiance avec un environnement que l’on m’a imposé au prix d’une violence que je ressens comme une sorte de viol mental ?
Comment, enfin, etre à l’aise dans une situation censée etre pérenne mais qui ne pourra qu’etre transitoire, et encore transitoire…Au bout, ce n’est pas une transition que l’on trouve, c’est un abyme…N’en déplaise aux gestionnaires hospitaliers, les faits sont têtus…

Juin 2011

Avril et Mai se sont écoulés dans un calme et une sérénité retrouvés ; Le dynamisme, la motivation et la joie des équipes, ont permis d’apporter aux fetes de Pâques et à la fete des mères une ambiance bienveillante, chaleureuse voire meme festive.
A l’intérieur, le groupe des résidents prend une certaine cohérence, les interactions s’établissent à travers des discours qui bien qu’apparemment parallèles, parviennent toujours étrangement à trouver un point d’intersection, les personnalités et les caractères s’affirment…Cela forme un ensemble finalement très attachant.
Le seul bémol, réside dans le fait que je remarque une grande homogénéité tant géographique que socio-culturelle chez la majorité des patients, va t’elle réussir à trouver sa place, n’y a t’il pas un risque d’isolement ?
Quant à moi, vu que la situation m’interdit tout mouvement, je décide de poursuivre ma tache avec les moyens limités dont je dispose désormais…Alors, tous les jours de la semaine, je me rends deux heures à l’ehpad pour tenter de mobiliser son attention, sa concentration et lui maintenir un rapport avec le monde extérieur…

Fin Juin 2011

La situation s’est stabilisée, une routine a fini par s’installer, le temps se ponctue entre la maison, l’ehpad et le supermarché, un univers rétréci qui pour le moment se révèle rassurant…
Elle comme moi, sommes relativement apaisés, les derniers feux de la véritable révolution qu’aura été cette année finissent de se consumer…
Comme dans toutes les phases postrévolutionnaires, on s’assoit pour reprendre son souffle, on observe les ruines de l’ancien système et les fondations naissantes du nouveau en étant partagé entre un sentiment nauséeux de fin d’ivresse, une excitation vaguement anxieuse, de la nostalgie et de l’espoir.

Un an après…

Le 04 Juin 2012

Hier, c’était la fete des meres, la deuxième à l’ehpad, 14 mois déjà…Il y a 14 mois, on entrait pour la première fois dans ce lieu en étant habité par le doute, l’anxiété, la colère aussi après l’aventure imposée par l’hôpital…
Hier, nous avons déjeuné dans un endroit familier entourés par des résidents dont on connait les habitudes, les joies, les difficultés, ils sont presque devenus des proches.
Hier, l’ambiance était chaleureuse, joyeuse, confiante, animée par une équipe bienveillante et dynamique…
Quatorze mois, le meme lieu, les memes acteurs, deux univers opposés…Quel chemin parcouru depuis ce jour de mars 2011 où je laissais ma mère dans un endroit inconnu, entourée d’inconnus, j’étais en proie à tous les doutes, toutes les craintes, épuisé par la lutte, livré à la défiance la plus totale…En position de combat…
Le combat est fini, ou tout du moins celui là, peut etre est il temps de s’en rendre compte…!

Début Juillet 2012

Je viens d’apporter des disques…Juste de vieux disques rayés, supports obsolètes d’un temps révolu et c’est toute une vie que j’ai l’impression d’avoir emmené…
Pour la première fois, j’ai l’impression qu’elle demeure à l’ehpad, ce n’est plus une sorte d’hospitalisation de longue durée, mais bel et bien un nouveau chapitre de son existence, pas le plus joyeux ni le plus long, mais bel et bien un nouvel épisode de sa vie, avec ces vieux vinyles, une part de sa vérité l’a rejointe, accompagnée des fantômes des soirées passées autour de ces disques il y a 40 ou 50 ans, fantômes qui eux aussi viennent d’entrer dans la chambre.
Est ce leur place ?
Sans doute un peu, après tout, ils sont partout ces fantômes là…
Sur ce divan où je suis en train d’écrire qui accueille mon arrière train depuis que j’ai huit ans, autour de cette table basse d’une ligne qui fut contemporaine il y a plus de trente ans qui a vu défiler toutes les soirées possibles et qui semble, sous sa poussière, attendre avec patience la prochaine, dans ce cendrier qui sans ironie aucune a accueilli les cendres de générations de cancéreux potentiels…
Oui, ils sont partout et moi je suis au milieu…Gardien d’un temple qui finit de se désagréger, d’une mémoire dont je finis par etre le seul dépositaire…Etrange impression d’etre un survivant, le dernier témoin de l’histoire d’une famille, histoire que l’on peut faire débuter à l’aube du vingtième siècle et qui s’achève là, en 2012, entre L. et C.
Improbables lieux pour une improbable saga…
Saga qui, partant des landes d’un centre Bretagne catholique jusqu’à la lie et des usines d’un Nord industriel à la foi communiste tout aussi exacerbée, s’unifia à Paris, y prospérant, me faisant naitre à Neuilly au moment où elle devait se poursuivre au Cameroun, se posa en Bretagne sud pour une retraite qui se voulait paisible à l’ombre des pins maritimes et qui donc se termine là entre balnéarité et route de Lorient…Route de Lorient, image d’un reve qu’elle fit il y a de cela quarante ans, elle y voyait trois cercueils…
Le dernier témoin disais-je, le dernier témoin d’une vie, de la chute d’une vie, de la fin d’une histoire, Saint Augustin de bas étage qui finit de voir s’effriter les derniers restes de ce qui furent les racines de sa vie, de sa structure…
Saint Augustin, pensant la chute de Rome, en a tiré la Cité de Dieu…Et moi, quelle conclusion vais je en tirer ?
A priori, pas un concept théologique…
Peut etre que du passé il faut faire table rase, partir, fermer la maison et tenter d’oublier…
Peut etre au contraire, que l’histoire est sans fin et accepter de passer du statut de témoin angoissé et impuissant à celui d’héritier de cette mémoire, me convaincre de poser les bases d’une nouvelle construction sur les fondations de l’ancienne, de continuer la saga…Après tout, cette mémoire, c’est sans doute un poids, une responsabilité dont il faut se montrer digne, mais c’est aussi une richesse, une chance…
Le choix entre l’oubli et la mémoire, décidément, on n’en sort pas…!

 

 

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